Laurent Fabius souhaite créer un "fond souverain" dépendant de l'Etat français, afin d'être un peu le bras armé de l'Etat sur les marchés financiers, à l'image de ce que pratiquent les chinois ou les monarchies pétrolières, mais aussi la Norvège.
La proposition part du constat que l'Etat est un bien piètre stratège économique, trop dans l'instant et les besoins du moment et n'a aucune stratégie industrielle. C'est l'ancien patron de Bercy qui parle, qui sait que son ancien ministère est toujours à l'affut de l'argent qui dort, et que les "stratégies à long terme" ne sont pas son fort. Quand on voit le bilan de l'Etat-actionnaire, on ne peut qu'approuver ce constat et la volonté de mettre en place des "outils pertinents". Laurent Fabius propose de partir de la base que constitue la Caisse des dépôts et consignations pour constituer ce nouvel outil "fond souverain", au service d'intérêts "éthiques". En apparence séduisante, cette idée de Laurent Fabius n'est en fait que du vent. Pas dans le constat, mais dans la proposition.
Premier problème, pour constituer un fond souverain, il faut de l'argent, beaucoup d'argent. Les norvégiens et les monarchies du Golfe ont pu créer leurs fonds souverains à partir des revenus du pétrole. Les chinois peuvent aussi le faire, vu la masse gigantesque des flux qu'ils génèrent, ils peuvent bien en mettre un peu de coté et ça donne rapidement des sommes colossales. Mais en France, avec quoi va-t-on alimenter ce fond souverain. Avec nos idées ? Parce qu'à défaut de pétrole, je ne vois pas comment faire ! Et vu l'état de nos finances publiques et de notre dette, je vois mal comment dégager des fonds sur le budget de l'Etat. Laurent Fabius propose de l'alimenter par des privatisations (oui, il est socialiste...) et des cessions immobilières de l'Etat. Il faudrait qu'il me fasse la liste de ce qui reste à vendre, mais à mon avis, ça ne va pas chercher loin, à moins de privatiser EDF la SNCF et je ne sais quelle grande entreprise publique !
Second problème, se baser sur la caisse des dépôts et consignations. Cette honorable vieille dame est fort riche, a une notation financière AAA qui est la note de solvabilité maximale, mais serait bien incapable de jouer le rôle de fond souverain. D'abord, elle n'a pas les fonds suffisants en cash pour se lancer dans des opérations de grande ampleur. Et l'Etat n'arrange rien, en prélevant tous les ans le tiers de son bénéfice pour alimenter les caisses de l'Etat. Et si les fonctionnaires de Bercy pouvaient en rafler encore plus, ils ne se priveraient pas. Ils essayent d'ailleurs de temps en temps, avec plus ou moins de succès. Ensuite, sur l'origine des fonds, il y a problème, car la base de la caisse des dépôts et consignations, c'est de l'argent "à protéger" : celui des notaires, du livret A, des fonds de retraites par capitalisation. Bref, de l'argent qu'il n'est pas souhaitable d'aller investir pour recapitaliser une banque française ayant laissé la bride au cou de ses traders (pour prendre un exemple récent). La caisse des dépôts et consignations joue actuellement un rôle d'arrosoir à subventions locales auquel les élus locaux ne sont pas prêts à renoncer. La Caisse a des antennes régionales qui jouent un rôle non négligeables dans les projets non rentables mais utiles à l'aménagement du territoire, dans le financement à long terme des PME, dans le développement des technologies "durables". Elle est également très présente dans le logement social, comme propriétaire, mais aussi comme financeur. Une grande partie des fonds en actions sont investis sur le long terme. La caisse des dépôts est ce que l'on appelle un "zinzin", un investisseur institutionnel, présent au capital de beaucoup d'entreprises du CAC 40. Ce rôle de stabilisation du marché, de soutien "national" aux entreprises, elle le joue déjà, par le biais de ces participations "longues". La Caisse n'est pas du genre à faire des aller-retours de quelques mois dans le capital d'une entreprise. Quand elle y entre, c'est pour longtemps, et quand elle en sort, cela demande parfois des négociations délicates, car vu les sommes en jeu, il faut trouver un remplaçant dans le capital. Quand la caisse des dépôts a claqué la porte de la caisse d'épargne, où elle possédait 35% du capital, elle est repartie avec 6 milliards d'euros, dont une partie en cash et l'autre en actifs immobiliers.
Troisième obstacle, l'Europe, qui verrait d'un très mauvais oeil une telle initiative. Au nom d'un certain nombre de dogmes, l'Union Européenne déteste les interventions de l'Etat sur les marchés. Il est aujourd'hui impossible de nationaliser, sauf risque de faillite imminente, et encore avec désengagement annoncé de l'Etat une fois que la situation s'améliore. Un fonds souverain, chargé d'intervenir au sein d'entreprises industrielles, comme un faux nez d'un Etat, cela n'a aucune chance de passer l'obstacle Bruxelles ! Pour ceux qui l'auraient oublié, la Norvège ne fait pas partie de l'Union Européenne, elle peut donc avoir son fond souverain. S'il espère tromper quelqu'un avec les "intérêts éthiques" que défendraient ce fond, c'est qu'il est franchement naïf. La France, si elle le voulait vraiment, n'aurait aucun mal à financer de l'éthique, pas besoin d'un fond souverain pour cela.
Ces trois obstacles, Laurent Fabius ne les ignorent pas. Il a trop de connaissance du sommet de l'Etat. Quand on est ancien premier ministre et ancien ministre des Finances, on ne peut pas raconter n'importe quoi, car on ne peut pas invoquer l'inexpérience ! Sa proposition n'est pas sérieuse, et cela se voit encore plus quand on lit, sous sa plume qu'il faudrait accompagner cette création d'une "politique monétaire européenne beaucoup plus pragmatique qu'aujourd'hui". Vu comment Trichet à envoyer ballader Sarkozy sur le sujet, je doute que Laurent Fabius obtienne de meilleurs résultats avec les autistes doctrinaires qui dirigent la BCE. Bref, du flan pour congressistes socialistes, où l'expérience et la compétence servent à masquer l'ineptie du fond. Mais au moins, il y a du fond, ça change d'autres.