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mardi 28 février 2006

Droits d'auteurs, qui fait quoi

La discussion du projet de loi sur les droits d'auteurs (DAVDSI) va reprendre. Cette semaine a été celle de l'allumage, avec une montée de la pression, notamment médiatique. On est alors étonné (mais le devrait-on) de voir ressortir les requins médiatiques, ces gens, soit disant du monde associatif ou de la société civile, qui trustent les caméras et les micros. Ils passent bien, ont les carnets d'adresses et sont connus des téléspectateurs, donc rassurants. Ensuite, ils peuvent raconter ce qu'ils veulent, ce n'est pas grave, sauf que... Bien souvent, ils ne sont pas au point sur le dossier qu'ils abordent, et sur la loi Droits d'auteurs, cela ne pardonne pas vu la technicité du sujet. On reste donc dans les idées vagues et générales qui ne font finalement pas avancer beaucoup les choses.

A coté, d'autres ont travaillé le texte, en profondeur. Présents depuis l'origine, ils ont une maitrise des enjeux et des subtilités de ce texte qui contraste avec les autres intervenants. Pour avoir suivi de très près le déroulement des discussions et de la préparation de ce projet de loi, ils sont les seuls à être crédibles, à saisir les vrais enjeux et à faire des propositions concrètes. Car dans la fabrication de la loi, il y a un aspect politique, le sens de la loi, et il y a un aspect technique, aride et austère, la rédaction formelle du texte, avec son cortège d'amendements et de sous amendements. Un mot ne vaut pas un autre, et une virgule, un passé composé au lieu d'un présent peuvent changer complètement le sens d'une phrase. Et à ce stade, on ne trouve plus grand monde, car médiatiquement, c'est invendable, cela ne vaut donc pas l'effort.

Il en va ainsi de ce texte, mais aussi de tous les autres. Il faut y penser au moment de la distribution des lauriers, ceux qui écrivent la loi sont souvent plus utiles que tous les mouches du coche qui tournent autour des caméras.

lundi 27 février 2006

La dette publique, un problème ?

On a beaucoup glosé ces derniers temps sur la dette publique de la France, les médias en faisant un problème central, une source d'angoisse et finalement un signe de déclin. L'avenir de la France serait menacé, et pourtant, ce n'est pas la première fois que la question se pose, et nous sommes encore là, car il y a de multiples manières de solder la dette publique. La France a traversé de graves crises financières: le règne de Louis XIV, la convocation des Etats généraux en 1789... On peut rembourser les créanciers, en leur servant l'intérêt prévu. Ce devrait être normalement ce qui arrive à chaque fois. Ce n'est souvent qu'un idéal, car si la loi s'applique pour les dettes et les créances des particuliers, les Etats et les très grandes institutions arrivent à s'en affranchir.

Deux solutions s'offrent pour contourner le respect des engagements. Le débiteur peut décider de payer en monnaie de singe. On fait alors jouer le taux d'inflation, plus ou moins fortement. Pendant les trente glorieuses, le gouvernement français ne s'est pas privé de faire marcher la planche à billets. Les USA continuent périodiquement à le faire, quand cela les arrange. Parfois, la dose peut être forte, comme la banqueroute de Law en 1720, sous la Régence du duc d'Orléans (on solde les dettes de Louis XIV) ou les émissions massives d'assignats sous la Révolution (on solde les dettes de Louis XV et de Louis XVI). On s'approche alors de la deuxième solution, plus radicale et pas forcement souhaitable, qui est de ne pas rembourser en annulant purement et simplement la dette, en vertu de la morale de la fable de la Fontaine "la raison du plus fort est toujours la meilleure". Le créancier peut même s'estimer heureux si on lui laisse la vie sauve, ce n'est pas toujours le cas (la guillotine a été une mesure de raccourcissement de la noblesse, ainsi que de la dette publique).

Toute la question de la dette publique repose donc sur la capacité des créanciers à assurer la légitimité de leur créance et à en exiger concrètement le paiement. La génération des babyboomers est souvent accusée de creuser le déficit et de laisser un monceau de dettes que leurs enfants devront payer. Cette vision pessimiste n'est pas forcement si noire, surtout quand on sait qui sont les créanciers. En remontant la chaîne, on retrouve les fonds de pensions, chargés de gérer l'épargne et d'assurer les retraites des baby-boomers. On comprend mieux leur volonté de s'accrocher coute que coute aux postes de pouvoir...

vendredi 24 février 2006

Le système de la Caste

Chaque pays a les élites qu'il se donne. Avant de les brocarder et les conspuer, il faut d'abord comprendre que leur sélection est le fruit de choix collectifs. Le système français, est mis en place en 1945, au moment de la Libération, avec une volonté forte de rompre avec le système antérieur.

Il est basé sur un repérage précoce, entre 20 et 25 ans, des potentiels. Ces jeunes sont lancés très tôt dans une compétition féroce, pour intégrer nos sacro-saintes "grandes écoles", que ce soit l'ENA (la plus célèbre et la plus décriée), mais aussi l'école Normale Supérieure, l'Ecole Nationale de la Magistrature ou Polytechnique. Ils passent ainsi quelques unes des plus belles années de leur vie, entre la classe prépa où il faut bûcher pour préparer le concours, et la scolarité dans l'école d'application, où il faut se démarquer des petits camarades pour finir en haut du classement. Psychologiquement destructeur. On arrive avec des jeunes à qui on a seriné qu'ils sont les meilleurs, qu'ils sont l'élite du Pays et qui finissent par y croire et par considérer que le pouvoir et les honneurs leurs sont dus et que les autres sont tous des imbéciles. Tous ceux qui ont fréquenté des énarques peuvent témoigner. Un énarque modeste, sympathique et humain est décrit comme "atypique". Ce système extrêmement fermé génère une caste au sommet de l'Etat, chaque corps ayant ses domaines de compétences, ses chasses gardées. Au sein de chaque corps, tous se connaissent, ils ont fait leur scolarité ensemble, parfois depuis le lycée ou la prépa. Ils sont appelés à se croiser durant 40 ans, sans renouvellement. Si vous n'avez pas intégré l'élite avant l'âge de 25 ans, c'est terminé, il n'y a pas de deuxième voie. Rapidement, ils deviennent intouchables, protégés par le système et par la caste, qui couvre les erreurs (et il y en a), qui recase les canards boiteux, mais sans jamais le dire: le concours et la sélection sont infaillibles, il ne saurait y avoir de déchets...

Cela donne l'élite française actuelle. A sa décharge, il faut reconnaitre qu'elle est efficace. Le système s'autorégule et contrôle parfaitement son renouvellement, ce qui lui donne une grande cohérence: tous blancs, issus des meilleurs établissements où leur ont été inculqués les mêmes valeurs et les mêmes références. De temps à autre, on assiste à quelques dérapages (le dernier en date est celui d'Outreau, mais avant il y a eu par exemple l'affaire Elf ou le crédit lyonnais), mais finalement, le système dans sa globalité n'est pas trop remis en cause. La boutique tourne et peut encore tourner longtemps comme cela.

La question se pose de plus en plus pourtant, d'une réforme en profondeur de notre société française. Il n'y a qu'à voir dans nos librairies le nombre d'ouvrages traitant du déclin et du mal être de la France. Les français changent, le monde change et surtout s'ouvre. Il n'est plus possible de rester tranquillement enfermés derrière nos frontières à vivoter en vase clos. La clé du changement passe forcement par des réformes au sommet. Quelles élites voulons-nous? C'est par là qu'il faut commencer.

mercredi 22 février 2006

Enfin un peu de réaction

Je m'inquiétais dans un précédent billet du peu de réactions à Gauche concernant les propos de Georges Frêche vis à vis des Harkis. Il semble, à lire Libé, que cela change un peu. Il est vrai que la Droite n'a pas manqué de faire remarquer à des socialistes donneurs de leçons, la poutre qui est dans leur oeil. Dans un premier temps, l'appareil du parti socialiste a réussi à verrouiller le sujet, chacun se terrant en silence chez lui, à l'image de Jack Lang, qui s'est malencontreusement trouvé à quelques mètres de Georges Frêche au moment des faits. Je constate que la gêne, voire l'indignation des militants et de la base commence à se faire sentir. Il était temps, même si on est encore loin des tribunes lyriques dans les grands quotidiens nationaux et des petitions enflammées, signées de tous les professionnels de l'indignation qui en ce moment demandent la libération des terroristes d'action directe. J'attends avec un peu de gourmandise la suite des évènements, sur le plan judiciaire, mais aussi politique. Le PS, s'il veut continuer à prendre des postures moralisatrices et antifascistes, va devoir se pencher de manière plus approfondie et douloureuse sur le cas "Georges Frêche".

lundi 20 février 2006

Le rite du cadeau

La Saint-Valentin a été l’occasion de ressortir notre éternelle ritournelle de « la fête commerciale » avec son rite du cadeau. Un petit texte de René Girard, extrait de « celui par qui le scandale arrive » offre une autre vision de la place et des codes en vigueur dans notre société autour du cadeau, qui ne se réduit pas une simple affaire de business (même si elle l’est aussi).

Ce rite du cadeau obéit à des règles et des équilibres très stricts et très fragiles. René Girard rejoint en partie les théories de Marcel Mauss sur le don, qui génère toujours un contre-don : donner, recevoir, rendre. Les enjeux sont de taille, car les relations humaines sont basées sur la réciprocité : un signe négatif envoyé à l’autre entraîne en réponse un autre signe négatif, plus appuyé et on entre ainsi dans un cycle de violence. La base de l’organisation sociale est justement d’enrayer les processus de violence et le cadeau, lorsqu'il est réussi, entraîne une réciprocité positive.

Il faut que le cadeau soit à la fois équivalent et différent. Lorsque quelqu’un offre un cadeau de valeur supérieure, il peut se vexer de ne recevoir que peu en retour et se dire que l’autre estime bien mal son cadeau. Celui qui offre le cadeau de valeur inférieure est lui aussi gêné, ne serait-ce que d’être soupçonné d’avarice. Il peut aussi penser que l’autre a voulu lui imposer sa supériorité en lui offrant un cadeau qu’il n’est pas mesure de rendre. « La prudence exige une équivalence des cadeaux aussi rigoureuse que s’il s’agissait de troc, mais en donnant une impression de grande spontanéité. Chacun doit convaincre son partenaire qu’en choisissant le cadeau qu’il lui donne, il obéit à une impulsion irrésistible, une inspiration foudroyante, étrangères aux calculs mesquins de la commune humanité. » Le cadeau doit cependant être différent, quoi de plus vexant de se voir offrir exactement le même objet. Si les deux cadeaux sont trop proches, les quelques différences peuvent apparaître comme une critique du don, et une volonté d’humilier en « offrant le même mais en mieux ».

Pour Girard « l’angoisse suscité par le cadeau est justifiée. Si toutes les règles, même les plus byzantines, ne sont pas respectées, cette source de paix et d’harmonie que doit être le cadeau se métamorphose diaboliquement en une cause d’irritation infinie ».

vendredi 17 février 2006

Le ridicule ne tue pas, mais il blesse

Pour commencer, petit rappel des faits: la France a sur les bras un vieux porte-avions bourré d'amiante (comme le Foch, qui navigue toujours sous pavillon brésilien, mais bizzarement, on ne va pas leur chercher de noises). D'habitude, on laisse pourrir ces vieux navires sur un quai désert, ou alors on les coule discrètement en haute mer. Vu le cours de l'acier, un bateau comme le Clémenceau vaut quand même 8 millions d'euros, ce n'est pas rien. Les asiatiques (notamment les chinois) sont très demandeurs, vendons leur donc notre raffiot. Il y a bien un peu d'amiante (les chiffres les plus farfelus ont été avancés), et on essaye d'en enlever le plus gros, mais pas tout, car il faut que la coque puisse effectuer son dernier voyage. Une fois livré en Inde, il ne nous concerne plus (et là dessus, le gouvernement et l'armée française sont un peu cyniques, comme tous les pays occidentaux qui s'arrangent pour balancer leurs déchets dans les pays du Tiers Monde).

La presse, notamment anglo-saxonne, a beaucoup glosé sur le périple du Clémenceau. Il est vrai que cette croisière a tourné rapidement à la farce. Sur ce sujet, la France a été ridicule, le président Chirac se saisissant personnellement du dossier pour annoncer une capitulation en rase campagne devant quelques ONG politiciennes telles que Greenpeace, qui vouent une haine particulière à notre pays.

Cette histoire vaudevillesque met en lumière des équilibres et des comportements sur lesquels il faut se pencher. La place des ONG devient de plus en plus forte, par leur capacité de mobilisation et leur utilisation experte des médias et des moyens de communication. Ce sont des acteurs POLITIQUES qu'il faut considérer comme tels. Greenpeace n'est pas une aimable réunion de babacools vaguement écologistes, mais une organisation très efficace et professionnelle, au service d'un projet politique, qui a une sensiblilité environnementaliste forte, mais qui ne se résume pas à l'écologie, loin de là ! L'autre élément marquant est le degré de cafouillage des autorités françaises, qui ont fait preuve d'une imprévision totale. Quelle a été la préparation et le suivi du dossier, et notamment de la communication? Est ce que quelqu'un a seulement pensé qu'il aurait fallu préparer un plan de communication et aplanir les obstacles avant qu'ils ne se dressent? La leçon majeure est qu'un Etat ne peut plus se permettre d'agir "souverainement", sans se justifier et s'expliquer, en imposant le silence. Les Etats (dont l'Etat français) sont devenus des acteurs ordinaires sur la scène mondiale, sans privilèges ni prérogatives de puissance publique. Il va falloir que cette révolution culturelle soient intégrée rapidement par nos élites françaises.

jeudi 16 février 2006

l'occident, un monde clos sur lui-même?

C'est sous ce titre que Jean Claude Guillebaud, écrivain et essayiste publie une tribune dans le journal "le Monde". La chapeau est très révélateur d'une pensée que j'approuve:" Notre arrogance (occidentale) tend à diaboliser ce qui la conteste, à négliger ce qui la questionne, à combattre ce qui lui résiste".

Il s'interroge sur le sens des refus que l'on oppose à une modernité occidentale, que ce soit en Chine, mais aussi dans le monde musulman. L'auteur considère qu'il est trop facile et insuffisant de reporter la faute sur ceux qui refusent. "Pourquoi la modernité dont nous sommes les messagers se trouve-t-elle récusée ou combattue un peu partout sur la planète ?". C'est en effet par un questionnement de ce type, plutôt que "pourquoi sont-ils si arriérés et incapable d'admettre la supériorité de notre modernité ?" que l'on avancera et que l'on trouvera des solutions.

Jean Claude Guillebaud propose une réponse très intéressante, qui mérite discussion et débat. Il pointe l'incapacité de l'occident à se remettre en cause. "L'occident a cessé d'exercer sur lui la capacité critique qui le constituait". La modernité a cessé d'être "une subversion et un questionnement" pour devenir "une injonction et une idéologie conquérante".

Cette interpellation est salutaire, car elle appuie sur un élément malsain de notre société: l'arrogance, l'assurance de détenir la Vérité. Nous sommes devenus des assis, des conservateurs, et nous ne sommes plus en mouvement, nous ne cherchons plus à découvrir et à comprendre. Elle nous amène aussi à nous interroger sur notre modernité, ce que nous sommes et ce que nous voulons devenir.

mercredi 15 février 2006

quelle indignation !

Samedi dernier, Georges Frêche, président PS du Conseil régional de Languedoc Roussillon s'est laissé aller une fois de plus, insultant gravement la communauté harkie, les traitant de "sous hommes". Ce n'est pas la première fois qu'il manie ainsi l'insulte et le mépris, régnant par la terreur et l'éradication des adversaires sur ses terres, à la manière d'un grand féodal. Ces propos sont choquants, mais ce qui l'est encore plus, c'est la réaction des dirigeants du parti socialiste, qui ont pratiqué une politique de l'autruche. Jack Lang, présent sur les lieux, affirme ne pas avoir entendu les propos en question. Bruno Le Roux, au nom de la direction du parti (d'ailleurs, où est passé le premier secrétaire François Hollande ?) est visiblement embarrassé, et demande à Georges Frêche de "faire une mise au point", de "préciser ses propos", lui donnant comme circonstance atténuante "le contexte local". Finalement, Georges Frêche accepte de s'excuser, chose très inhabituelle chez cet homme qui aurait plutôt tendance à en remettre une couche. Cela permet au courageux et vertueux Bruno Le Roux de déclarer l'incident clos.

Sur ce sujet, seuls Laurent Fabius et Jean-Marc Ayrault, président du groupe socialiste à l'Assemblée nationale, ont eu le courage d'afficher une réelle désapprobation, mais bien vite étouffée par un écho médiatique étonnament plat. Les réactions de certains médias, d'habitude si prompts à dénoncer la haine et à débusquer les fascistes, a été quasi nulle, et pourtant, il y avait à dire et à denoncer, car les propos tenus par Georges Frêche sont une incitation à la haine contre une communauté nommément identifiée, qui tombent sous le coup de la loi.

Imaginez un seul instant que ces mêmes propos aient été tenus par un homme politique de Droite...

lundi 13 février 2006

autour de Marcel Gauchet (1)

Marcel Gauchet est à mon sens, l'un des grands penseurs du 21ème siècle, qui a posé les bases d'une nouvelle vision de l'histoire, d'un nouveau paradigme, à travers trois ouvrages majeurs qui se complètent et se répondent: "le désenchantement du Monde", "la condition historique" et "la condition politique". Leur lecture est relativement aisée, si l'on accepte de se concentrer et d'y entrer vraiment.

Marcel Gauchet part d'un renversement de perspective initié par l'ethnologue Pierre Clastres. Celui-ci, loin de voir chez les "Sauvages", des sociétés primitives, en retard sur nous, veut au contraire montrer que ce sont des sociétés qui ont fait des choix radicalement différents des notres, et que leur situation actuelle n'est pas le fruit d'un échec, mais au contraire l'aboutissement réussi de choix réfléchis.

Marcel Gauchet poursuit l'analyse en décrivant le choix fondamental fait par l'humanité du fonds des âges de se "déposséder de sa puissance" et de rejetter hors de sa portée le sens et les valeurs fondatrices de la société. Le sens de la vie, les règles fondamentales de l'éthique sont venues d'ailleurs (cela prend la forme de mythes, de héros, de dieux) et point important, d'un ailleurs totalement inaccessible aux hommes. Ainsi, nul ne peut se targuer de parler au nom de cet au delà. Cela protège les valeurs fondamentales d'une remise en cause et crée une véritable égalité entre les hommes.

La fissure va venir le jour où des hommes vont être reconnus comme de légitimes représentants sur terre de l'au delà, de l'ailleurs jusque là inaccessible. C'est la création des formes étatiques, où le religieux (intermédiaire entre les hommes et les dieux) légitime des formes de domination politique et les différences sociales. C'est par cette fissure que l'homme s'approprie son destin et peut modifier les valeurs fondamentales, qui cessent d'être intangibles: ce qui a été institué par des hommes peut être modifié par d'autres hommes. La présence divine, qui au départ sert de caution aux décisions des hommes, perd peu à peu de son intérêt, à mesure que les hommes prennent de l'assurance, pour arriver au XVIIIe siècle. C'est le moment de l'entrée dans la modernité, où l'homme arrive à se penser seul maitre du monde et jette aux orties la vieille légitimité religieuse, la caution des dieux "une hypothèse dont on peut se passer". C'est ce que Marcel Gauchet appelle la "sortie de la religion".

Désormais, l'homme se retrouve seul, responsable de son passé, mais aussi de son avenir, qui ne dépend que des choix collectifs. Il n'y a plus de dieux tous puissants, de plan divin, de sens de l'histoire. L'homme est complètement livré à lui même dans la conduite de ce bas monde. Le pouvoir politique change de nature et cesse d'avoir pour but l'application sur terre de la volonté divine, de valeurs qui nous dépasseraient et s'imposeraient à nous. La religion existe toujours et ne perd pas son utilité, car la question du sens de la vie se pose toujours. Sauf que maintenant, la réponse n'est plus collective, mais individuelle.

La pensée de Marcel Gauchet est bien plus riche, nuancée et complexe que peut le faire apparaitre ce court résumé. Elle ouvre des perspectives énormes sur le pouvoir, la place de l'individu et finalement l'organisation de la société. Nous sommes sans doute là au début d'une lame de fond dont les effets se feront sentir pendant des décennies, comme ce fut la cas pour le marxisme.

jeudi 9 février 2006

du travail d'orfèvre

Le gouvernement vient de dégainer l'arme absolue, l'article 49-3 de la constitution, pour faire passer en force son projet de loi sur l'égalité des chances, avec sa mesure phare, le CPE. C'est le point d'aboutissement d'un parcours d'une grande finesse parlementaire, à la limite de la roublardise.

Le gouvernement commence par déposer un texte intitulé "Projet de loi pour l'égalité des chances" qui reprend les principales annonces faites lors de la crise des banlieues. Rien sur le CPE, qui apparait pourtant comme la mesure phare. Le texte est programmé initalement pour la fin février, après l'examen du projet de loi sur la recherche.

Le gouvernement commence par déclarer "l'urgence" qui se traduit par un racourcissement de la discussion parlementaire: au lieu d'avoir deux lectures à l'Assemblée nationale et au Sénat, il n'y en a qu'une.

Deuxième étage de la fusée, le gouvernement avance sans prévenir, la date d'examen du texte à l'Assemblée nationale. Le 24 mars, on apprend que l'examen commence la semaine suivante. Bien entendu, personne n'est prêt, c'est la course et un peu la pagaille pour étudier le texte, préparer et déposer les amendements. Ce décalage a aussi l'immense avantage de faire coïncider l'examen du texte avec les vacances scolaires en Ile de France. Allez donc mobiliser les lycéens pour des manifs pendant les vacances. Accessoirement, les étudiants sont en examens semestriels ou en partiels.

Troisième étage, le gouvernement introduit dans le texte le CPE par voie d'amendement gouvernemental, au début de l'examen (après l'article 3). Cela permet d'éviter le passage par le Conseil d'Etat, ainsi que les "fuites". Là encore, on découvre au dernier moment le texte sur lequel on doit débattre, personne n'est prêt. Il y a toutefois un petit inconvénient, une brêche dans laquelle la Gauche s'est engouffrée: alors qu'il existe une date limite pour le dépôt des amendements (la fin de la discussion générale), on peut déposer des sous amendements jusqu'au moment de l'examen de l'amendement sur lequel porte le sous amendement. Inutile de dire que l'amendement CPE a été copieusement arrosé de sous amendements.

Commence alors la discussion. La Gauche ne s'est laissée qu'à moitié surprendre et a quelques réserves. Une masse d'amendements et de sous amendements sont déposés. Les grands ténors de l'obstruction comme Maxime Gremetz ou Jean-Pierre Brard (pour ne signaler que les plus pittoresques et les plus redoutables) entrent en piste et déployent toute la panoplie: demande de suspension de séance sous tous les prétextes, rappels au règlement (le président de séance est obligé de donner la parole à un député qui souhaite faire un rappel au règlement, c'est à dire faire une remarque sur l'organisation des travaux et l'application du règlement de l'Assemblée nationale). Bien entendu, on vocifère, on tente de déstabiliser les orateurs en les coupant sans cesse, en les interpellant. Et cela fonctionne, on avance dans la discussion à une vitesse d'escargot. Le gouvernement réplique à cette guerre d'usure en faisant présider les séances, non par un vice président, mais par Jean-Louis Débré en personne, qui use de toute son autorité pour faire avancer les débats. Après quelques séances forts longues et ennuyeuses, le CPE finit par être voté, le 9 avril à 2 heures et demie du matin (Jean-Louis Débré ayant décidé de poursuivre toute la nuit s'il le fallait, ce sont les députés de Gauche qui ont fini par lâcher).

Enfin, une fois l'amendement CPE voté, le gouvernement peut lancer le fameux 49-3. En engageant la responsabilité de son gouvernement, le premier ministre peut faire adopter le reste du texte sans débats et sans vote. La seule réponse de l'opposition est de déposer une motion de censure. Si cette dernière est votée par une majorité absolue de députés, le gouvernement est renversé et obligé de de démissionner (ce n'est arrivé qu'une seule fois, en 1962). Et c'est là que se situe la dernière finasserie, la plus amusante et la plus subtile.

Le premier ministre a fait usage de l'article 49-3 le jeudi à 16 heures 30. L'opposition doit alors déposer sa motion de censure dans les 24 heures, soit le vendredi avant 16 heures 30. Cette motion de censure doit alors être discutée dans les 48 heures, soit entre vendredi 17 heures et dimanche 17 heures. Et last but not least, pour que la motion de censure soit adoptée, il faut qu'elle recueille la majorité absolue des députés, soit 289 voix pour. Cela fait que les députés de droite, qui n'ont aucune intention de la voter, ne sont pas obligé de venir, alors que les autres doivent être présents. Et là, la Gauche s'est dégonflée et n'a pas voulu tenter le coup: demander à ses députés de revenir un week end, juste avant les vacances parlementaires...

En conclusion, chapeau l'artiste.

mercredi 8 février 2006

De la communication sur la Blogosphère

J'ai participé ces derniers jours à une discussion sur le blog de Laurent Gloaguen concernant la sanction professionnelle qui a frappé un proviseur connu sous le pseudonyme de Garfieldd. A travers les commentaires et les posts de réponse à mes commentaires, une remarque m'a paru intéressante à reprendre pour amorcer un débat sur la communication, l'écoute et finalement le dialogue sur la blogosphère.

"la plupart des blogueurs acceptent de discuter, c'est juste qu'il y a certaines limites à ne pas dépasser" Cette remarque pose le débat des limites, car effectivement, il doit y en avoir. Maintenant, lesquelles? Les premières limites, intangibles et non négociables sont pénales. Sur internet comme ailleurs, sont interdits le négationnisme, l'incitation à la haine (qu'elle soit raciale ou homophobe) et la diffamation (allégation de faits précis et mensongers contre des personnes nommément citées et reconnaissables et portant atteinte à leur honneur et à leur considération). Pour la diffamation, il faut que la personne visée soit identifiable, que des faits précis soient allégués et qu'ils soient mensongers ou inexacts et qu'ils portent atteinte à leur honneur et à leur bonne réputation. Parfois, la limite n'est pas évidente à fixer selon le point de vue et la lecture des mots que l'on adopte.Ce n'est pas parce que des propos ne font pas plaisir à certains qu'il y a forcement diffamation. Pour le reste, internet doit rester un espace de liberté où l'on peut échanger, même vigoureusement, des propos qui peuvent être désagréables. C'est au modérateur, quand il y en a un, d'intervenir pour mettre le holà s'il estime franchies les limites qu'il a posées.

Le respect de la liberté d'expression implique de reconnaitre à chacun le droit d'avoir un avis et de l'exprimer. le principe est simple, mais parfois peu évident lorsqu'il s'agit de l'appliquer, car s'il est facile d'accepter la liberté d'expression de ceux qui pensent globalement comme nous, à quelques détails près, c'est une autre paire de manches face à des personnes qui ont des schémas de pensée radicalement différents. C'est là que se situe le vrai test, lorsqu'on est en désaccord total avec quelqu'un, y compris sur les bases! La question est ouverte, faut-il mettre des limites à la liberté d'expression et la réserver uniquement à ceux qui adhèrent à un bloc de convictions, de valeurs ou à des positions préalablement définies? La tentation est toujours grande de faire taire ou de disqualifier l'opposant plutôt que de répondre sur le fond.

Dans la conception qui est la mienne, le débat doit être le plus ouvert possible et il faut s'efforcer de recevoir la parole de l'autre avec bienveillance, en cherchant à la comprendre réellement, en acceptant de se décentrer et de réfléchir à partir des postulats de l'autre. Cela ne veut pas dire adhérer à ces postulats, on peut affirmer ses positions et souligner les désaccords. On peut aussi par ce biais évoluer dans sa pensée et découvrir autre chose. A rester tout le temps entre soi et à analyser l'ensemble du monde à partir de ses propres schémas de pensée mène à l'incompréhension fondamentale de l'autre et à l'intolérance. Les médias nous donnent malheureusement des exemples en abondance de ce type de comportement.

mardi 7 février 2006

La frilosité française

Le français est un animal craintif et frileux. Il cherche en permanence la protection maximale, la sécurité. Le refus du risque et de l'aléa semble inscrit dans nos gênes.

Les débats actuels nous offrent encore une illustration, avec un mot qui revient sans cesse "précarité", mis à toutes les sauces et chargé de tous les maux. Il faudrait la combattre, pour assurer à tous la sécurisation maximale (sécurité de l'emploi, sécurité alimentaire, sécurité tout court). Mais on oublie que tout en ce bas monde est précaire, y compris la vie. Comment expliquer ce refus du changement, qui est quelque part un refus de grandir. La France aimerait tellement rester dans l'enfance, où on est aimé, protégé du monde extérieur, nourri et logé gratuitement par des parents bienveillants, qui ne réclament finalement pas grand chose. Les français ont donc inventé l'Etat. Comme des enfants, les français veulent que l'Etat s'occupe d'eux, leur donne une belle chambre, logement spacieux et aéré (qui pour certains est un droit), que le repas les attende tout chaud, qu'il n'y ait plus qu'à mettre les pieds sous la table. En même temps, il faut que l'Etat les laissent faire ce qu'ils veulent, s'ils ont envie de faire de la musique, de sortir le soir et de rentrer à plus d'heure. Comportement typique de l'adolescence et rêve de soixante-huitards. C'est comme cela dans tous les domaines: travail à vie dans la fonction publique, protection en tant que consommateur, protection santé, retraite assurée (le plus tôt possible) et j'en passe.

Il est peut-être temps de grandir et de se prendre en main. Les enfants doivent un jour quitter la maison des parents pour faire leur vie et affronter le monde. C'est risqué certes, il faut prendre ses responsabilités et assumer les choix, sans pouvoir se réfugier dans des bras protecteurs. C'est une rupture traumatisante, mais un étape indispensable pour avancer. Grandir, c'est aussi faire fructifier ses capacités, créer et construire. C'est ce que la France a fait aux siècles passés, mais qu'elle ne fait plus aujourd'hui. Quand on arrête de se regarder le nombril et qu'on lit un peu la presse étrangère, la France apparait comme pays en perte de vitesse, qui n'a pas produit grand chose de bon depuis 30 ans.

Il est grand temps de se réveiller par nous mêmes, car sinon, d'autres s'en chargeront et comme en 1940, date du dernier réveil brutal, la note sera salée.

lundi 6 février 2006

Garfieldd, épilogue d'un psychodrame

Le proviseur du lycée de Mende a finalement été "condamné" à 6 mois de suspension. Il a accepté la sanction et a décidé de ne pas faire appel au tribunal administratif. C'est là une décision de sagesse, à la fois de la part du ministre, mais aussi de Garfieldd, car il fallait arrêter les frais.

Que Garfieldd ait commis une faute, cela ne fait aucun doute. Un chef d'établissement scolaire, comme tout fonctionnaire d'autorité, doit faire attention à ce que son comportement privé ne porte pas atteinte à l'exercice de ses fonctions. Le statut de fonctionnaire offre des garanties intéressantes de sécurité de l'emploi, mais aussi quelques contraintes.

Dans ce cas présent, je vois mal comment le proviseur d'un lycée puisse conserver la moindre crédibilité vis à vis des enseignants et des élèves, après que tous aient eu en main ou à l'écran des textes érotiques et des photos où il apparait nu. Le fait qu'il soit homo ne change pas grand chose, un hétéro aurait été tout aussi décrédibilisé, sutout dans une petite ville comme Mende (10 000 habitants), où tout le monde se connait et où l'on n'arrête pas de se croiser. A cause des histoires de pédophilie, l'administration de l'éducation nationale est devenue très sensible sur le sujet, pour ne pas être accusée de couvrir et de protéger des coupables. Même si Garfieldd n'est pas un pédophile, il a subi les conséquences de la trouille des responsables, qui ont préféré frapper fort, même trop fort. Leur idée a été mieux vaut trop que pas assez. La sanction proposée par l'administration étant la révocation, le dossier est arrivée devant le ministre, qui devait valider ou non cette proposition. Il faut saluer le courage de Gilles de Robien, qui est allé contre l'avis de son administration, pour infliger une sanction juste et proportionnée: un an de suspension, dont six mois avec sursis.

Garfieldd va donc retrouver un poste à la rentrée prochaine, sans aucun doute loin de Mende. De toute manière, il n'aurait pas pu reprendre ses fonctions à Mende. Je lui souhaite maintenant de se reposer, de se faire oublier et de reprendre une vie normale.

jeudi 2 février 2006

Lynchage parlementaire

Les débats sur le projet de loi égalité des chances ont commencé à l'Assemblée nationale. La Gauche a décidé de jouer la montre, en faisant trainer les discussions. Pour cela, il y a de multiples possibilités et astuces, savamment utilisées par quelques vieux routiers tels que le communiste Jean-Pierre Brard. C'est de bonne guerre. Dans le même esprit, il est normal que l'opposition s'amuse à titiller et à tester un ministre débutant, surtout s'il n'est pas issu du monde politique. Azouz Begag s'attendait donc à être mis sur le grill.

La séance de nuit du 1er février 2006 a dépassé les limites de l'acceptable. Un débat parlementaire peut être vif, mais là, on s'est trouvé dans une ambiance de haine, à la limite de la violence physique. Le compte rendu des débats ne rend qu'imparfaitement compte de l'ambiance qui règnait dans l'hémicycle. Le traitement que les socialistes ont réservé à Azouz Begag est ignoble et indigne. Ils n'ont pas cessé de l'interrompre, avec des propos durs et des insultes (dont ils ont aussi copieusement arrosé les députés UMP). Le fond de ces attaques, où Henri Emmanuelli s'est particulièrement illustré, vient du choix de l'UMP par Azouz Begag. La Gauche prétend avoir un monopole sur les "beurs" et sur les questions sociétales liées à l'immigration. L'arrivée d'une personnalité emblématique dans un gouvernement de Droite est vécu par la Gauche comme une intrusion intolérable dans une chasse gardée. Il faut donc faire payer le "fautif". Espérons que la suite des débats sera d'une autre tenue.

mercredi 1 février 2006

La solution de la Licence globale

La préparation de la nouvelle mouture du projet de loi droits d'auteurs (DAVDSI pour les intimes) continue, et le ministère continue à essayer de contrer la licence globale. Malheureusement pour lui, les arguments ne changent guère et ne sont pas plus convaincants qu'en décembre.

Cette solution entrainerait, pour ses opposants, une hausse du coût de l’abonnement pour l’internaute. Cette affirmation est juste, mais doit être fortement nuancée. Une partie de la hausse sera absorbée par les fournisseurs d’accès, qui se livrent à une concurrence sur les prix très forte. De plus, qui a dit que les internautes refusent une augmentation du prix de leur forfait internet, si cela leur apporte une sécurité juridique et légale ? Sur ce sujet, aucun chiffre n’est encore avancé comme hausse possible du prix de l’accès internet, ce qui est quand même une information importante pour la crédibilité de l'argument.

La licence globale nécessiterait également une surveillance de l’Internet pour suivre les téléchargements et répartir le produit de la taxe. Comment fonctionne la répartition de la taxe sur les CD vierges ? C’est un système qui tourne et personne ne semble s'en plaindre. De même qu’on ne surveille pas chaque CD en train d’être gravé, il n’y a pas besoin de surveiller les téléchargements, puisque la répartition ne se fait pas au prorata. Cela a d'ailleurs pour avantage de permettre aux jeunes artistes, source de création, d'avoir une part plus substantielle du gâteau. Si la licence globale sur internet n’est pas conforme aux engagements internationaux de la France, la taxe sur les supports numériques vierges ne l’est pas non plus.

Enfin, la licence globale menacerait la création française. La licence globale, il faut le répéter, ne concerne que les échanges à usage privé et non commercial. Faire croire que la taxe sur les accès internet va être la seule ressource des artistes et des auteurs est un mensonge éhonté. Bien au contraire, la licence globale va représenter un revenu supplémentaire, sur un mode de distribution qui existe déjà, et sur lequel les artistes ne touchent rien. Si la vente de CD et DVD était menacée, cela fait quelques années que la catastrophe aurait eu lieu. La baisse des vente est peut-être en partie liée aux téléchargements, mais c’est aussi le signe d’une dégradation de la qualité des produits (star ac et compagnie) et d’une politique de prix trop élevés (le dernier CD de Julien Clerc, 20 euros pour 36 minutes de musique, et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres). Quant à pleurer sur les revenus des grosses entreprises de production et de distribution… Ils sont les premiers à sabrer la création et les jeunes talents lorsque leurs profits sont écornés.

La licence globale apparait donc comme une véritable bonne idée, qui est à creuser et à préciser. C'est la seule sortie acceptable à la question des téléchargements sur internet. Il est dommage que Monsieur Donnedieu de Vabres se soit mis entre les mains des industries culturelles, dont le but premier est de faire de l'argent avant de faire de la création artisitique.