On parle beaucoup du traitement infligé par les forces de police à l'ancien directeur de la publication "Libération". Sur le mode de l'indignation bien entendu. Il est vrai qu'il a vécu quelque chose de pas agréable, surtout quand on est, comme lui, "quelqu'un".

Pourtant, ce traitement ne semble pas être chose inhabituelle dans les commissariats et palais de justice. Maître Eolas relève toute une série de petites anomalies et d'arrangements avec la procédure, mais là encore, visiblement rien que de très habituel. Ce n'est pas bien méchant, on ne vous torture pas franchement, on vous met juste psychologiquement en situation d'infériorité avant de passer devant le juge (enfin si, ça s'apparente quand même à de la torture). Histoire d'être plus malléable, plus souple. La garde à vue, c'est un peu la même chose.

Ce traitement, c'est le lot commun du petit peuple quand il vient à tomber entre les mains de la maréchaussée, sans que cela émeuve le moins du monde la presse et les grandes âmes. Par contre, que l'un d'entre vienne à subir le même sort, c'est inqualifiable. Ce n'est pas tant l'existence de telles pratiques qui dérange, que le fait qu'un membre de "l'élite" ait eu à les subir qui pose principalement problème aux amis et connaissance de Monsieur de Filippis. C'est surtout ça qui me dérange dans cette affaire et dans les réactions.

Je ne dis pas que j'approuve ce qui a été fait à Monsieur de Fillipis, encore que j'approuve ce genre de pratiques en général. Mais quelque part, ça ne fait pas de mal que les élites prennent conscience de ce qui se passe, de la manière dont le petit peuple est traité. Le comportement de la Police est tout aussi inqualifiable quand il concerne Monsieur de Filippis, journaliste, ou Mohammed, petit dealer de banlieue. Nous sommes tous des êtres humains égaux en dignité et en droits. Malheureusement, pour bien des nantis qui font profession de droits-de-l'hommisme chez les autres, cela reste très théorique quand il faut l'appliquer directement, sur eux, leurs enfants et leurs amis.

Certains pensent que tout cela ne sera pas forcement négatif, que les politiques vont bouger et que finalement, la situation de tous en sera améliorée. Bref, que Mohammed tirera bénéfice des mésaventures de Monsieur de Filippis. Personnellement, je n'en serais pas aussi sûr. Certes, des choses vont sans doute changer, mais dans les textes, pas forcement dans la pratique, ou alors un peu dans les faits, mais pas pour tout le monde. Avoir des droits face à la police ou à la justice, c'est bien, à condition d'être en mesure de les faire respecter et appliquer concrètement. Un seul exemple, la possibilité d'appeler son avocat au cours de la garde à vue. Quand vous êtes un notable, on ne vous le refusera pas, quelque soit l'heure, car vous avez les moyens de faire savoir à qui de droit que la loi a été violée. Par contre, si vous n'avez pas d'appui, aucun relais auprès des médias ou des pouvoirs en place, vous pourrez toujours attendre pour appeler votre avocat...

Selon que vous serez puissant ou misérable, l'indignation médiatique sera forte, ou ne sera pas. C'est bien plus grave à mon avis, car cela révèle une véritable fracture de la société française. Et c'est encore plus grave quand même des gens qui se disent de gauche, soi-disant défenseurs des "exclus" et autres opprimés, sont ainsi coupés du peuple. La fracture sociale, on en parle plus trop, pourtant, elle est toujours là et elle n'est pas seulement économique...