lundi 20 juillet 2009
Le manuel du lobbyste
Par Samuel, lundi 20 juillet 2009 à :: Parlement
Laurent Guerby m'interpelle sur la meilleure manière de faire avancer un sujet auprès d'un parlementaire. Il a une question, dont il aimerait avoir la réponse : pourquoi l'INSEE ne publie pas toutes les opérations, notamment les corrections techniques, qui lui permettent d'arriver à l'indice des prix.
C'est une vraie question, car même si peu de gens seraient capables de comprendre, il y en aura toujours qui le pourront et qui questionneront l'INSEE sur la légitimité de ses choix techniques et scientifiques. Que l'indice des prix, qui a un impact sur beaucoup de choses, soit élaboré publiquement, sous contrôle "citoyen" me parait être une chose souhaitable.
Malheureusement pour Laurent, l'administration française a un culte du secret, et fonctionne en mode "secret par défaut". Cela change, mais lentement, très lentement. Notre tempérament de pays latin, rétif à la transparence, n'y est pas pour rien.
Laurent a donc souhaité contacter un député pour le sensibiliser. Et là, le parcours du combattant commence. Il faut rencontrer le parlementaire et le sensibiliser à l'importance du sujet, le faire adhérer à votre position et le faire agir efficacement. C'est très exactement le travail d'un lobbyste !
La première chose, c'est d'être au point : que vous sachiez exactement ce que vous voulez et que cela soit possible et à la portée de l'interlocuteur que vous sollicitez. Les parlementaires n'ont pas de baguette magique ! Dans le cas de Laurent, la demande est claire, réalisable et solliciter un parlementaire pour faire avancer le dossier est utile.
La deuxième chose est de potasser le dossier pour le livrer clé en mains au parlementaire : études techniques, liste des textes applicables, modifications à apporter. Les moyens d'un député sont limités, plus vous "machez le travail", mieux vous serez reçu et écouté. C'est la preuve de votre sérieux et l'assurance que le travail préliminaire est bien fait (puisque c'est vous qui l'avez fait). Arriver les mains dans les poches et balancer du "yaka-faukon" est la meilleure méthode pour se planter dans les grandes largeurs. Et c'est encore pire quand vous arrivez les mains vides et que vous mettez la pression, dans le genre "je vous rappelle que je suis l'un de vos électeurs". Là encore, Laurent semble avoir fait correctement le boulot.
La troisième chose est de cibler le bon parlementaire, celui qui connait le sujet, qui a les bonnes connexions. Là par contre, Laurent s'est un peu planté, mais il faut dire que cette étape n'est pas évidente. La solution de facilité est d'aller trouver le député du coin. La prise de contact est plus facile. Mais pour l'efficacité, il aurait du fouiller un peu pour voir quels députés se sont impliqués sur les deux sujets qu'il touche : l'élaboration des statistiques et la transparence administrative. Il se trouve que sur l'élaboration des statistiques, il y a eu l'an dernier une mission d'information présidée par Pierre-Alain Muet et dont le rapporteur était Hervé Mariton. Voilà les deux personnes idoines, celles qu'il faut solliciter en priorité. Vu qu'il y avait une mission d'information, les trouver a été facile. Mais bien souvent, rien n'indique au profane qui fait quoi. C'est là que les insiders ont un avantage : ils savent qui travaille sur quoi, qui est efficace, qui est susceptible de bien vous accueillir car votre idée va dans son sens.
Une fois que vous êtes arrivés là, il est temps de passer le relai. C'est au parlementaire de jouer, de décider quel sera le meilleur vecteur, le bon timing, qui décidera s'il faut s'engager à fond ou si, finalement, la question ne mérite pas de prendre des risques (là, c'est dommage pour vous). Arrivé à ce stade, vouloir mettre la pression ou dire au parlementaire ce qu'il doit faire est une grosse erreur. Les parlementaires détestent qu'on leur dicte la position qu'ils doivent avoir. Il faut donc savoir lâcher prise et accepter que l'issue de votre dossier ne soit plus entre vos mains. Et ça, c'est très difficile...