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vendredi 30 mars 2012

Les Protestants et la présidentielle

Le journal Réforme, qui est un peu (avec beaucoup de guillemets) l'équivalent de L'osservatore Romano, pour les protestants luthériens et calvinistes, vient de publier un sondage indiquant que les protestants seraient plus tentés par le vote à droite que le vote à gauche. Cela cadre assez mal avec l'image que l'on peut avoir de protestants très engagés à gauche. Ce sondage est à la fois très juste sur la globalité, et trompeur car les protestants ne peuvent pas s'analyser en globalité.

Dans les enseignements un peu plus fins, on se rend compte qu'il y a une part de conjoncturel. Il semble bien que les annonces de François Hollande sur l'inscription de la loi de 1905 dans la Constitution ait, même s'il y a rectifié ensuite, été très mal perçue en Alsace-Moselle. L'attachement au régime spécifique y est très fort, et s'il n'y a pas que le Concordat, c'est un élément du droit local. Y toucher pourrait être perçu comme, au mieux une méconnaissance de la sensibilité locale sur le sujet (déjà, rien que ça, ce n'est pas bon) au pire une volonté de démanteler complètement le système dérogatoire de l'Alsace-Moselle. Même en apportant un correctif, le mal a été fait. Comme le protestantisme alsacien pèse numériquement lourd, cela a pu jouer sur le sondage. Structurellement, ce sondage montre que la montée en puissance des évangéliques a modifié la donne. Ils sont beaucoup plus conservateurs sur le plan des moeurs, et il est clair que les prises de position de François Hollande sur le mariage homosexuel et l'euthanasie lui ont aliéné une bonne part de cet électorat. Par contre, le vieux socle "luthéro-réformé" reste ancré à gauche.

Pour autant, les positions protestantes ne sont pas si tranchées sur bien des domaines. La Fédération protestante de France, qui regroupe les luthéros-réformés et une partie des évangéliques (ceux qui sont compatibles avec les luthéro-réformés) vient de publier un document à l'occasion de la présidentielle. On sent très nettement un esprit "protestant", à la fois dans la hauteur de vue que sur le fond des principes. Personnellement, j'y adhère pleinement et un protestant évangélique pourrait lui, sans difficulté, signer ce même document, preuve qu'il s'il y a de profonds clivages au sein du protestantisme, il y a aussi des points de convergence.

Parmi ces grands principes, on trouve au premier rang l'affirmation que la confiance est la clé du lien social et la primauté de la responsabilité individuelle dans les choix, même collectifs. On a la société, les lois et les élus qu'on se donne. On ne bâtit pas une société sur la peur de l'autre, sur le rejet et la stigmatisation. On retrouve aussi une affirmation forte de la priorité qui doit être donnée aux libertés individuelles. Ce document dénonce, avec une justesse de ton assez remarquable, le dévoiement sécuritaire de la justice et du droit, qui ont marqué les dix dernières années. La sécurité, c'est le boulot de la Police, pas de la Justice ! Je me retrouve aussi pleinement dans la critique de la financiarisation de l'économie, et de la perte de sens provoquée par l'érection de l'argent comme seule norme de référence. Le chapitre sur la laïcité est la meilleure réponse que j'ai pu lire à la proposition de François Hollande de constitutionnaliser la loi de 1905. Un chapitre est consacré au gens du voyage, où le protestantisme évangélique est très implanté et le suivant à l'immigration (la Cimade est très liée au protestantisme). Ces "figures obligées" sont l'occasion d'un discours sur l'acceptation de la différence, qui a malheureusement régressé dans notre pays. Sur ces questions d'accueil de l'étranger, de celui qui est différent, notre devise nationale semble complètement décalée.

Dans ce document, vous verrez très peu de citation, ni même d'allusion à la Bible. C'est encore là une marque protestante, qui refuse la sacralisation d'un objet. La Bible n'est que le contenant d'une Parole. Ce qui compte, c'est que cette Parole irrigue et inspire, le contenant importe finalement peu.

Je me retrouve pleinement dans cette prise de position de la Fédération Protestante de France. Je suis à peu près sûr qu'un certain nombre de personnes se disant de gauche s'y retrouveraient aussi très largement. Cela amène a relativiser tous ces sondages et enquêtes, qui partent du positionnement sur un échiquier politique et en font la seule référence d'analyse. Il existe des endroits, trop rares malheureusement, où ces clivages sont transcendés, où on sent qu'il y a une inspiration qui dépasse largement les petites querelles tactiques et contigentes. On appelle cela la politique avec un grand P et celle-là qui m'intéresse.

mercredi 28 mars 2012

Le Livre ouvert de l'ACCEN

L'an dernier, je suis allé à un grand raoût du lobby de l'industrie culturelle, autour de la création de la très pompeuse "Assemblée pour la culture et la création à l'ère numérique". Ils annonçaient l'ouverture d'une grande plate-forme où tous seraient invités à s'exprimer sur le sujet de la création à l'heure du numérique, sujet devant lequel les cultureux sont comme des poules ayant trouvé un couteau. La plate-forme a été ouverte, elle a reçu des contributions, et le compte-rendu était présenté ce matin sous forme d'un "livre ouvert". Ce fut intéressant à double titre, pour le contenu de ce document, mais aussi pour la réunion de présentation.

Il y a eu d'abord la table ronde, qui était une table-ronde de plus où les cultureux des différentes filières sont venus se lamenter. On y trouvait la presse, nationale et spécialisée, l'Adami, la Sacd, l'APC (producteurs de cinéma) et la SCAM, puissance accueillante. Comme d'habitude, il a été question de régulation et de taxes sur les entreprises du numérique. Mais l'intérêt, c'est quand on commence à entrer dans les détails. C'est là qu'on voit, de colloques en table-rondes, l'évolution de la pensée, des projets, des priorités. Ce que j'ai retenu aujourd'hui, c'est la demande, formulée par le directeur général de la SCAM, démenti par personne dans la salle, que la "participation" des entreprises du numérique à la "création" prenne deux formes : la rémunération des auteurs, mais aussi des obligations de préfinancement, comme celle que connaissent les médias audiovisuels. Des sous pour les auteurs ET pour les producteurs. Fromage ET dessert ! En clair, chaque filière va venir demander sa taxe spécifique.

A peine ai-je pensé cela que Francis Morel, sous sa casquette du syndicat de la Presse nationale, évoque une sorte de "contribution" (il ne faut pas dire "taxe", ils n'aiment pas ça les cultureux) sur chaque abonnement et sur les ventes de matériels informatiques, afin de rémunérer les producteurs d'informations (en clair, les entreprises de presse). Son raisonnement est simpliste : si on achète des tablettes, c'est essentiellement pour les informations, et consulter les sites de presse. Donc ils ont droit à leur part du gâteau, puisqu'ils participent à l'essor de l'industrie numérique. En dehors de cela, ce monsieur est le PDG des Echos, journal "économique"... On a aussi eu droit au couplet sur le différentiel de TVA entre presse papier et presse en ligne, avec là encore, un raisonnement pour le moins contestable : un même contenu doit être taxé de la même manière. Un jour, je leur poserai la question de la définition de l'assiette quand on parle de "contenus". C'est quand même beaucoup plus facile de fixer l'assiette en fonction du support, et au moins, ça tient la route juridiquement, alors que pour une assiette définie en fonction de la nature du contenu, c'est plus fragile.

Et puis il y avait le contenu du produit présenté, qui m'a agréablement surpris. Ce que j'ai lu collait, sur le fond, aux âneries propositions développées pendant la table-ronde. En fait, l'intérêt est d'avoir un catalogue des positions d'à peu près tous les acteurs de la filière, dans un format parfait, ni trop long ni trop court, avec un article par sujet. Un magnifique panorama, où on voit que ce petit monde est quand même très divisé. D'ailleurs, la table-ronde s'est conclue par le constat d'une impossible synthèse. Ce document est pour moi très précieux, pour connaître les sujets "chauds" et, sujet par sujet, les convergences et divergences. A lire !

Finalement, les campagnes présidentielles ont du bon. Elles obligent les lobbies à poser clairement leurs revendications par écrit, tous à peu près en même temps, avec une "wishlist" qui permet d'anticiper ce qui arrivera dans les mois et années qui suivent.

mardi 27 mars 2012

Le Sénat se remet au travail

Le basculement à gauche du Sénat en octobre dernier a été un moment d'euphorie pour cette gauche sénatoriale qui n'avait connu que l'opposition. Ils ont donc pris le temps de tester leur nouveau jouet, de découvrir ce que ça voulait dire "être en responsabilité". Ce fut une période de grande créativité , avec des trucs improbables et des expériences détonantes, des rapports dit "d'information" qui ne sont en fait que des tracts politiques.

Puis est venue la lassitude, car la Constitution est claire : c'est l'Assemblée nationale qui a le dernier mot, et les outils constitutionnels sont très efficaces. A force de courir après des moulins à vent, les sénateurs de gauche se sont fatigués, et sont progressivement rentrés dans le rang. Ils se sont remis au travail, le vrai, celui de fond, avec des missions d'information, des rapports qui tiennent la route. En novembre 2011, est sorti le rapport sur l'application de la loi sur le travail dominical. C'est bien de voter des lois, c'est encore mieux quand on en évalue la porté et l'application. Une commission a donc été créée sur ce sujet, essentiellement pour mieux communiquer sur le travail, technique et austère, réalisé par les commissions permanentes. Des rapports de fond ont refait leur apparition, comme sur le commerce électronique, sur le droit local d'Alsace-Moselle ou encore le cumul des mandats.

Le Sénat vient de publier son programme de contrôle pour l'année qui vient, c'est à dire tous les sujets qui devraient faire l'objet d'un rapport. Les choix ne sont parfois pas très "glamour" en terme de comm', mais les cibles sont toujours choisies avec soin et portent sur des sujets qui en valent la peine. Il y en a quelques uns où le croisement entre le sujet et le rapporteur peut donner des résultats pas tristes. J'attends avec une certaine gourmandise le rapport de Richard Yung, sénateur socialiste des Français de l'étranger sur "les ambassadeurs thématiques", ou celui du très "anti-comités théodules" Philippe Dominati sur "le fonctionnement des organismes placés auprès du Premier Ministre". Celui sur la politique de rémunération des dirigeants d'entreprises publiques ne devrait pas être triste non plus...

Pour ces missions de contrôle, le Parlement peut demander à la Cour des Comptes de mener des enquêtes (baptisées 58-2 dans le jargon parlementaire, car elles sont demandées au titre de l'article 58-2 de la loi organique sur les lois de finances). On ne peut pas en demander des centaines, il faut donc faire des choix, mais on sait que ces rapports là seront particulièrement fouillés. Cette année, le Sénat a choisi de s'attaquer à "la politique vaccinale de la France" (après l'affaire des vaccins H1N1, il devrait y avoir de quoi dire), au Centre National du Cinéma (le noeud coulant se resserre sur l'argent des cultureux), l'entretien du réseau ferré national (il n'y a pas que RER, malheureusement, qui déconne), les frais de justice, le recensement et la comptabilisation des engagements hors bilan de l'Etat (les trucs pour planquer la dette...), la gestion du patrimoine immobilier des centres hospitaliers universitaires, et enfin, le fonctionnement du centre national de développement du sport.

La parenthèse "crise d'adolescence" de la gauche sénatoriale semble se refermer, et c'est tant mieux. Autant c'est rigolo au début, autant ça devient vite lassant. A quoi ça sert d'avoir deux chambres si c'est pour avoir le même comportement et le même mode de fonctionnement ?

jeudi 22 mars 2012

A trop vouloir charger la barque...

Le Conseil constitutionnel vient d'envoyer par le fond, avec deux torpilles bien placées, la loi Guéant sur la protection de l'identité. Le "fichier des honnêtes gens" est mort avant d'avoir été créé. Et en prime, le Conseil constitutionnel a flingué la "puce facultative", celle qui était censée servir à s'identifier sur les réseau.

Sans surprise, le Conseil constitutionnel nous dit que le droit au respect de la vie privée est une liberté constitutionnellement protégée, et qu'on peut y porter atteinte, à condition que ce soit pour un motif d'intérêt général, et que surtout, ce soit fait de manière adéquate et proportionnée. Or ici, il a constaté que les mesures envisagées étaient manifestement disproportionnées vis à vis de l'objectif. Faire d'un fichier à la base purement administratif, un fichier de police, ça ne passe pas. Permettre à presque n'importe qui dans la police et la justice (faut pas se raconter d'histoires) d'accéder à un tel fichier, c'est une folie.

Je suis heureux qu'au passage, le Conseil constitutionnel ait également, de sa propre initiative, flingué la puce facultative. Voilà une chose qui nous était benoitement présenté comme un service rendu, avec officiellement toutes les garanties qu'elle ne serait jamais obligatoire, qu'elle serait sous le contrôle des utilisateurs. Les points qu'on prend ainsi la peine de préciser sont en général les futures sources de dérives. Je le sentais mal, très mal, ce système centralisé d'accès au web. Le principe même d'un identifiant unique, qui empêche le pseudonymat, était réalisé, car naturellement, rien n'aurait été obligatoire, mais cela aurait été tellement pratique que la plupart auraient allègrement sacrifier la protection de leurs données personnelles. C'est d'ailleurs ce qu'ils sont en train de faire en avalant sans sourciller les changements impulsés par google et facebook sur les "real names". Les choses se seraient faites plus vite, et sous le contrôle de l'Etat...

Le Conseil a d'ailleurs très bien vu le problème. Pour lui, la puce "facultative" doit bénéficier des mêmes garanties que la puce obligatoire, et qu'à la limite, cela fait presque double emploi. Il n'y a plus de raison, vu l'ampleur et la place d'internet dans la vie courante, d'instaurer un régime spécifique. Internet n'est plus un gadget, c'est la "vie réelle" au même titre que la vie physique. Si on veut une puce d'identification sur internet, elle doit être la même que celle requise pour la vie physique, et cela implique donc que le législateur ait le courage d'assumer clairement qu'il veut la fin du pseudonymat sur internet. Techniquement, c'est tout à fait possible, vu que personne n'est anonyme sur internet (pas même les djihadistes qui répondent à des petites annonces). Au passage, cela permettra de savoir qui consulte quoi et de réprimer la simple consultation de certains sites... On pouvait aller très loin.

Je suis à la fois heureux et pas surpris de cette censure. Le gouvernement a été trop gourmand sur cette affaire. A trop charger la barque, elle finit par couler !

mercredi 21 mars 2012

Test de sagesse

Apparemment, on a trouvé le "coupable" des assassinats de Toulouse et de Montauban. Mohamed, barbu, connu des services de police pour des faits de délinquance "ordinaire", deux séjours au Pakistan, "Djihadiste". Une caricature...

J'en connais qui vont se déchaîner. En fait, ils n'en auront pas besoin, il leur suffira juste d'exposer cet exemple, d'ajouter "sans commentaires" et de laisser le lynchage se faire. La mousse va gonfler autour de ces "djihadistes", on ne va plus parler que de ça, avec des amalgames sans fin. Heureusement que le Parlement ne siège pas en ce moment !! Je n'ose imaginer la tête de la proposition de loi que les semi-fachos de la Droite populaire se seraient empressés de déposer (peut-être d'ailleurs qu'ils vont le faire).

C'est là qu'on va voir vraiment le degré d'intelligence et de responsabilité de nos élites politico-médiatiques. Vont ils lâcher les chiens et organiser le lynchage ? Vont-ils simplement ouvrir le robinet à conneries du café de commerce et laisser tous les clichés se déverser sans la moindre inhibition ? Vont ils faire la part des choses et souligner combien de ce tueur est isolé et absolument pas représentatif de la communauté musulmane en France ? Je crains malheureusement le pire, avec quelques boute-feux (Marine Le Pen, a déjà commencé) et surtout, une masse de moutons qui se contenteront de surfer sur la "vox populi" dont je n'espère pas grand chose en terme de sagesse, tant l'émotion est forte sur cette affaire. Je crains vraiment le torrent de bêtise humaine...

Si la digue lâche sur ce coup là, les dégâts pourraient être énormes. Au pire, on peut avoir une levée de certaines inhibitions qui empêchent encore, du moins dans l'expression publique, de se lâcher complètement contre certaines communautés d'origine étrangère. Bien entendu, à la violence des réactions des uns, répondra la violence de la contre-réaction de ceux qui s'estiment injustement amalgamés à ce qu'ils ne sont pas. C'est déjà suffisamment tendu en temps ordinaire, il se pourrait, si cette affaire est "mal gérée", qu'elle devienne l'étincelle au dessus d'un baril de poudre.

Les élites politico-médiatiques, ceux qui ont la charge de s'exprimer au nom du groupe, ceux qui ont la charge de relayer cette parole ont une responsabilité lourde. C'est maintenant, dans les 48 heures, qu'ils doivent se montrer à la hauteur.

mardi 20 mars 2012

Emballement émotionnel et expression sociale

Le drame de Toulouse sature complètement les médias, au point d'en perturber la campagne. C'est vrai qu'avoir un forcené dangereux dans la nature est anxiogène, c'est vrai que voir des enfants massacrés à la porte de leur école est une chose horrible. Mais des drames de ce genre, il en arrive malheureusement trop souvent, notamment des drames familiaux. Des forcenés qui tirent sur tout ce qui bouge, on en a malheureusement trop souvent aussi. Sauf que cette fois ci, il est sans doute un cran au dessus du forcené habituel. Et en plus, il s'attaque aux juifs, ce qui provoque toujours des réactions particulières, tant le sujet est sensible. Tous les ingrédients sont donc réunis, à haute dose même, pour un emballement médiatique...

Bien que j'ai de la compassion pour les victimes et que je déplore profondément ces drames, que ce soit celui de Toulouse ou de Montauban, je ne me sens pas concerné plus que cela. Ce matin, j'ai déposé mes enfants à l'école comme d'habitude, ni plus ni moins anxieux. Il n'y a objectivement pas plus de danger que d'habitude. Il est vrai que je n'ai pas la télévision, que je n'écoute pas la radio (sauf FIP et Fréquence Jazz) et que je m'informe par le biais de médias me permettant de sélectionner et de ne pas subir des flux programmés par d'autres. Le déferlement émotionnel ne m'a pas touché, et si je peux comprendre les réactions collectives d'émotion, je ne m'y associe pas. Ce qui me dérange, c'est qu'il a fallu attendre le massacre de Toulouse (des enfants devant leur école) pour que ça bouge. Apparemment, des militaires d'origine maghrébine, ça ne suffit pas pour émouvoir. C'est d'ailleurs clairement exprimé dans les médias : on parle d'abord de l'affaire de Toulouse, et on ne fait qu'y associer l'affaire de Montauban. Les enfants juifs, ce sont de "meilleurs clients". N'étant pas "émotionné", je ne peux pas m'empêcher de voir ce biais.

Je suis en fait très partagé face à cet emballement médiatique. Je suis toujours profondément agacé par ces déferlements d'émotion dont nous gavent les médias, prompts à faire pleurer dans les chaumières parce que c'est ça qui fait de l'audience. Il y a un coté charognard chez eux (c'est le système que je critique, pas nécessairement les journalistes), qui en font des tonnes sur le moment, avant de passer à autre chose. En même temps, c'est notamment par ces moments de "communion émotionnelle" qu'on "fait société", qu'on se retrouve autour de choses qui nous parlent, qui nous permettent de poser les limites et les marqueurs. On n'est plus dans l'émotion seule, mais dans l'expression collective de valeurs, que l'on renouvelle au moment d'une transgression. C'est rassurant qu'une société soit capable de s'exprimer ainsi, même si c'est par le canal de l'émotion. Cela prouve qu'elle existe encore.

La difficulté devant un tel événement est qu'il est complexe. On peut avoir des réactions différentes suivant le plan où on se situe. Pour l'immense majorité des français, c'est une relative indifférence avec de la compassion pour les victimes. Pour les habitants du Sud-Ouest, où le forcené est toujours dans la nature, c'est de l'anxiété et une identification plus forte, vu la proximité du drame. Mais les réactions peuvent aussi se placer sur le plan purement collectif. Pour les politiques, et singulièrement les candidats à la présidentielle, la réaction ne peut être que l'accompagnement de l'émotion collective. Ce qu'ils pensent et ressentent à titre individuel ne compte pas, leur rôle public l'emporte, et il est clairement d'être sur place et d'exprimer, de se faire les porte-parole du collectif. C'est leur job.

lundi 19 mars 2012

Le deuxième étage de l'Open Data

Vendredi 16 mars, avait lieu un colloque très intéressant sur le patrimoine immatériel des personnes publiques. Il était organisé par le Conseil d'Etat, avec à la tribune plein de gens du Conseil d'Etat. Rien que cela, indépendamment du contenu, est une information intéressante.

Maintenant que l'Open Data est lancé, que des collectivités et l'Etat s'y mettent, il va y avoir des contentieux. C'est inévitable. Et qui va traiter ce contentieux et fixer la jurisprudence ? Le Conseil d'Etat... Il est donc important de sentir la tendance, surtout que la réflexion n'en est encore qu'à ses débuts. Je n'ai assisté qu'à la deuxième partie "Quelles sont les modalités juridiques et financières de la valorisation du patrimoine immatériel ? Quelles sont les garanties et les responsabilités relatives à cette valorisation ?", on y a surtout posé beaucoup de questions, exposé quelques pistes, mais on sent bien que les choses ne sont pas figées.

Travailler auprès du législateur et du pouvoir réglementaire, c'est important, essentiel même. Mais il ne faut surtout pas négliger le régulateur juridique. Lui aussi consulte, écoute, tâtonne pour se faire son opinion. Ce colloque était destiné à cela : permettre au juge administratif de cerner le sujet, les points de friction (ceux sur lesquels il va avoir des contentieux). D'autres travaux suivront sans doute, pour affiner, compléter, infléchir aussi, car sur ces matières un peu nouvelles, l'apport de spécialistes techniques peut éclairer le juge.

Ce n'est pas une fois que les premiers arrêts seront tombés qu'il faudra venir pleurer et faire le siège du juge. C'est maintenant qu'il faut agir et discuter. D'où l'importance des colloques de ce genre.

mercredi 14 mars 2012

Une élection imperdable

J'ai lu avec attention la première partie de l'interview de Patrick Buisson, le conseiller (très à droite) de Nicolas Sarkozy. Du moins, la première partie, celle où c'est le sondeur qui parle. Il dit des choses très intéressantes sur la faiblesse structurelle de François Hollande.

La victoire reposera, comme d'habitude, sur la capacité à mobiliser les électeurs de son camp au deuxième tour. C'est toujours comme cela que ça c'est joué : le camp le moins désuni l'emporte. Un bon premier tour permet de "régler" la question de la légitimité et facilite grandement les reports de voix. Le coté "épouvantail" ou au contraire, sympathique du candidat "d'en face" joue aussi un rôle dans la mobilisation. Cette fois ci, la gauche ne va pas avoir de mal à mobiliser, par contre, c'est une carte que la droite aura du mal à jouer face à François Hollande. Cela aurait mieux fonctionné avec Martine Aubry.

Donc, la question clé, ce sont les reports à droite. Il est maintenant clair que Nicolas Sarkozy fera un bon premier tour. S'il n'est pas devant Hollande, il ne sera pas loin du tout et de toute manière avec un score élevé. Il aura creusé le trou avec Bayrou et avec Le Pen. Reste cette lancinante question, qui me touche beaucoup, du report au second tour d'électeurs de droite qui n'auraient pas voté Sarkozy au premier, et qui rechignent clairement à lui apporter leur voix, par rejet de la personne et de son style, essentiellement, mais aussi de certains aspects de son bilan. La clé est là.

Patrick Buisson nous apporte une première réponse. Historiquement, il y a toujours plus de participation au deuxième tour qu'au premier, et une hypothèse avec une baisse de participation de l'ordre d'un million d'électeurs en moins lui apparaît irréaliste. Deuxième point sur lequel je lui donne raison (et c'est du vécu), c'est qu'un sondage à 40 jours ne vaut rien quand il s'agit de mesurer la capacité d'électeurs à surmonter une réticence. Je ne vote pas Sarkozy au premier tour, c'est acté, décidé, je ne reviendrai pas dessus. Par contre, pour le second tour, je suis en peine de dire si je vote finalement Sarkozy, avec la pince à linge sur le nez, ou si je met un bulletin blanc, parce que, décidément, non, ça ne peut pas le faire. Tout va se jouer sur le psychologique dans l'entre-deux-tours. Un dérapage un peu trop droitier de Sarkozy (genre discours de Grenoble) et c'est le bulletin blanc. Une proposition bien marxisante de Hollande et c'est le vote Sarkozy. Tout peut basculer sur le second tour et pour un nombre peut être plus important que d'habitude, ça va se jouer dans l'isoloir. Or, dans ces cas là, les "vieux réflexes" prennent le dessus. La décision de voter blanc, quand elle est prise, l'est avant d'entrer dans l'isoloir.

Avoir bâti une grande partie de sa campagne sur "de toute manière, il y aura un vote anti-sarkozy" apparaît alors comme une grossière erreur. François Hollande semble persuader que l'autre ne peut que perdre. Dans cette position, il suffit d'attendre, en envoyant quelques signaux symboliques à son propre camp (taxer les riches...) et surtout, en ne prenant aucun risque. C'est un grand tort, car il n'a pas un vote d'adhésion à un programme, mais un vote de rejet, ce qui n'est jamais bon pour une démocratie. Une nouvelle défaite serait dramatique pour la gauche, mais quelque part logique, car même s'il y a eu du boulot depuis 2007, sa reconstruction idéologique et "programmatique" est loin d'être achevée.

En fait, le sort de François Hollande est entre les mains de Nicolas Sarkozy et de sa capacité à "faire avaler" à ses électeurs un certain nombre de choses. Or, une campagne électorale, c'est fait pour ça, et Nicolas Sarkozy est une formidable "bête de campagne" (même à gauche, on le reconnaît). La gauche risque fort de regarder passer le train, en se demandant, le 7 mai au matin, comment elle a pu perdre cette élection pourtant "imperdable".

samedi 10 mars 2012

Sic transit gloria mundi

Félicien Marceau vient de mourir. Son nom ne vous dira sans doute pas grand chose, sinon rien. Et c'est normal. Ecrivain à succès, bien introduit dans les réseaux littéraires, il a collectionné plusieurs prix dont le Goncourt en 1969. Enfin, summum de la carrière, il a été élu en 1975 à l'Académie Française. Jusque très tard, il a continué à écrire, et pourtant, il est tombé dans l'oubli de son vivant, à un point assez hallucinant. Qu'un membre de l'Académie Française soit si obscur est étrange, tant cette maison sélectionne très soigneusement ses membres (j'espère que le filtre fonctionnera pour un homme-tronc lecteur de prompteur et plagiaire à ses heures). C'est le signe qu'on est du "milieu", celui qui protège de tout, même du fait d'avoir été collabo sous l'occupation, et aide grandement à rester visible, même quand on n'apporte plus rien. Jean d'Ormesson en est l'exemple même: s'il ne passait pas régulièrement à la télévision comme chroniqueur, il serait un autre Félicien Marceau, son œuvre littéraire n'ayant pas un niveau qui le sauvera de l'oubli.

Cette mort dans l'oubli m'a frappé, car quelque part, c'est un peu triste pour un écrivain d'être oublié de son vivant, quand d'autres sont publiés dans la pléiade de leur vivant. De ceux là, des oubliés, on parle peu. Une nécrologie au moment de leur décès (celle du Monde est un assassinat post-mortem) et puis c'est tout. Alors qu'au moment de leur "optimum", ils étaient reçus dans le tout-paris, faisaient jouer leurs pièces à la Comédie-française. Et voilà ce qu'il en reste. Cela permet de relativiser beaucoup l'actuelle "gloire" de ceux qu'on voit partout, qui dinent tous les derniers mercredis du mois au Siècle, qui publient les livres comme ils veulent, même si ce sont des bides et des plagiats. L'histoire fait toujours le tri, souvent après leur mort, parfois avant, ce qui est encore plus cruel. Il arrive qu'elle se déjuge et fasse revenir un oublié en pleine lumière, mais c'est rarissime. Je doute que "Bergère légère", succès de l'année 1953, soit réédité avant longtemps.

Sic transit gloria mundi. Ainsi passe la Gloire du monde.

mercredi 7 mars 2012

Fin de législature

La dernière séance de la XIIIème législature de la Ve République vient d'avoir lieu hier. C'est toujours un moment un peu triste, car tout s'arrête. Plus de textes législatifs à préparer, plus rien à suivre, la machine s'arrête et l'Assemblée nationale se vide. On range, on jette, on trie, ce qui oblige à faire la rétrospective des 5 ans qui se sont écoulés, avec les bons et les moins bons moments. On pense à ceux qui ne repartent pas, à ceux qu'on ne reverra peut être pas, parce que les électeurs en auront décidé autrement (quels que soient les mérites, ce qui est parfois injuste).

C'est aussi le moment où on se pose la question de l'après. Est-ce qu'on a envie de repartir soi-même ? Pour faire quoi ? N'est-il pas temps de passer à autre chose ? On a beau avoir éludé tout cela avant, il y a un moment où on est face à ces questions et où, malheureusement, on n'a plus que ça à faire d'y répondre.

Je n'aime pas les fins de législature.

mardi 6 mars 2012

La politique par le déni

Je ne pensais pas que mon billet de ce matin, sur le débat autour du hallal, susciterait autant de réactions, et surtout, susciterait autant de réaction de déni.

Sans prendre position sur le fond, je dis que si le débat a pris et sature les médias depuis deux jours, c'est qu'il "parle" aux gens. Sinon, vous pouvez faire confiance aux médias pour le passer à la trappe en moins de 10 secondes. S'il parle aux gens, c'est selon moi parce qu'il permet d'aborder le vrai sujet, que nombre de gens ont "honte" d'aborder frontalement, celui de l'intégration des populations de religion musulmane issues de l'immigration. Parler du hallal, ça ne fait pas "raciste" tout en permettant d'exprimer une angoisse sur cette question de la place d'une culture "non européenne" dans notre pays.

Et voilà qu'en commentaire et sur twitter, je me fait littéralement assaillir de remarques qui vont tous dans le même sens : "tu te trompes, c'est un non sujet, ça n'intéresse personne". Sans la moindre explication, juste par l'argument d'autorité ou par la disqualification. Cet acharnement à refuser de voir qu'il y a un sujet, alors que c'est une évidence, vu que les médias ne parlent que de ça...

J'y vois une attitude de la gauche depuis 30 ans autour de ce sujet de la place dans notre société de la communauté "immigrée musulmane", qui relève du déni. Depuis le début des années 80, la gauche fait l'autruche et massacre systématiquement ceux qui posent le problème, et de fait, interdisent un vrai débat, alors que c'est un problème sociétal majeur. Résultat des courses, Jean-Marie Le Pen s'empare du sujet et est le seul à en parler, en y apportant de très mauvaises réponses. Le pire, c'est que cette attitude de déni a longtemps fait que le débat s'est limité à "pour ou contre les positions de Jean-Marie Le Pen". Autant dire qu'on laissait complètement pourrir un sujet, par déni et refus idéologique d'aller sur ces questions "d'identité nationale". Rien que le fait d'aller sur ce thème vous faisait risquer un tir de barrage et une diabolisation de la part de la gauche bienpensante.

Je constate qu'aujourd'hui encore, le réflexe, même s'il est amoindri, est toujours là. Il existe une doxa de gauche, pour affirmer que la place de la communauté immigrée d'Afrique du Nord et d'Afrique noire (parce que c'est bien d'eux qu'il s'agit) en France n'est pas un sujet qui mérite qu'on s'en occupe, et que ce n'est pas un problème.

Cela m'agace profondément, car on interdit aux modérés de prendre part au débat, et de proposer des solutions autres que celle de la droite dure. On empêche même leur élaboration, car il faut d'abord échanger sur le sujet, ce qui n'est pas possible dans le climat de terrorisme intellectuel qui recouvre ces sujets. C'est comme cela que l'on fait le lit des extrémismes. Cela a d'ailleurs permis à la gauche de masquer son vide idéologique en se trouvant un rôle de rempart contre un extrémisme qu'elle contribuait grandement à alimenter. Je pensais que l'on sortait enfin de ce schéma, je vois que ça prendra plus de temps que prévu...

Hallal et compagnie

Le sujet du moment est l'abattage rituel des animaux, et en particulier le rite musulman. Sarkozy a lancé le sujet, Fillon en a remis une couche, et depuis, on ne parle plus que de ça. Cela peut sembler dérisoire à beaucoup : est-ce qu'il n'y a pas plus important ? Bien sur que si ! Mais une campagne électorale n'est pas faite pour parler des sujets "importants en soi", mais de parler des sujets qui "préoccupent les français". Et il se trouve que ça fait un certain temps qu'on sent monter ce rejet de l'islam. Cela a pris la forme de l'interdiction du voile intégral, et maintenant, c'est l'abattage rituel.

Vu sous cet angle, c'est un sujet primordial, celui de la capacité du pays à produire un "vivre-ensemble", à accepter l'autre, mais également à poser des limites. Cela ne peut se faire que sur des sujets qui fâchent. Le hallal est très intéressant pour ça, car c'est un sujet qui "clive", mais en même temps, ça ne déchire pas les familles et si l'incendie gagne, on peu le circonscrire assez facilement. Les réactions et positions des différents candidats, tant dans leur manière d'appréhender le débat et dans les solutions proposées, sont révélatrices. Il est également important de traiter ce sujet, car il préoccupe nombre de français (pas tous) et c'est typiquement le genre de chose qui pourrit si on ne le traite pas. Et qui resurgit plus tard, de manière virulente. Cela fait maintenant 30 ans que le sujet est sur la table, avec un symptôme évident : Jean-Marie Le Pen, qui a fait de ce sujet non traité, un fond de commerce sur lequel il a fait son beurre pendant 20 ans.

Finalement, c'est un signe de bonne santé démocratique que ce sujet soit abordé de front. Il faut reconnaître ce mérite à Nicolas Sarkozy, même si on peut déplorer les solutions, et surtout, l'enrobage communicationnel qu'il donne à ses solutions finalement pas si virulente. Pendant 5 ans, il a beaucoup braillé et gesticulé, lancé des débats, fait voter des lois. Mais concrètement, cela a donné quoi sur le terrain ? Quelle différence majeure depuis 5 ans ? Pas énorme, même si elle existe. Mais peut être que tout simplement, c'est un problème "psychologique" qui doit se traiter par de la communication et de la gesticulation, mais surtout pas par des mesures réellement concrètes.

De toute manière, ce ne sont pas les politiques qui détiennent les solutions. Ils ne sont que des mandataires, qui font ce que leurs mandats (nous) leurs demandons. La grande qualité requise chez un politique, c'est de savoir sentir ce que les électeurs lui demandent réellement, au delà des bruits de ceux qui parlent fort, monopolisent les médias, mais ne représentent finalement qu'eux mêmes. Ils proposent les "solutions" qui leur apparaissent faisables, c'est à dire souhaitées par les électeurs. Il est finalement assez rare que des élus prennent le contre-pied de leurs électeurs, pour décider des choses qui vont clairement contre la demande sociale majoritaire. Cela signifie souvent la défaite à l'élection suivante. Sur le Hallal comme sur le reste, Nicolas Sarkozy a senti qu'il y avait une demande sociale. Il y répond en abordant le sujet et en proposant les solutions qui agréent à son électorat.

La peur de l'islam, le rejet de l'autre, elle est chez les français. Les politiques ne sont que des révélateurs et le hallal un simple "abcès de fixation".

dimanche 4 mars 2012

Culture et Numérique chez Sarkozy

Le site de mes bons amis de la SCAM et de la SACD a publié cette semaine une interview d'Olivier Henrard, le Dark Vador de la culture dans l'empire Sarkozien, où celui ci s'exprime, à titre personnel. Mais il y a une telle continuité avec ce qui a été fait, Olivier Henrard a une telle influence, qu'on peut penser, à peu de choses près, qu'on a là les grandes lignes du programme de Sarkozy sur le thème Culture et Numérique.

Il n'est pas question de supprimer la Hadopi. C'est le contraire qui aurait été surprenant, et c'est peut être un point sur lequel il faut attendre l'annonce officielle, puisqu'on nous a dit que Sarkozy avait pelin de surprises en réserve. De toute manière, même si la Hadopi est formellement supprimée, l'idée générale exprimée par Olivier Henrard restera : on va arrêter d'aller faire la chasse aux internautes, du moins, on n'ira pas plus loin que ce qui a été fait. Si on s'apercevait que le dispositif judiciaire mis en place pour couper internet aux pirates ne fonctionnait pas, il n'y aurait sans doute pas de rustine. C'est ce qui transparait des propos de Sarkozy ces derniers mois : le dispositif lancé en 2009 est une impasse, qui a déjà donné tout ce qu'il pouvait donner. Ses promoteurs n'en attendent plus rien.

Par contre, la cible a changé. C'est désormais le "vrai pirate" qui est visé, et pas le simple internaute qui a un "usage illicite". On va enfin s'attaquer au bon maillon de la chaine, ceux qui mettent en ligne massivement pour en tirer un profit, à la manière de Megaupload. L'une des mesures préconisée est de taper au porte monnaie, en bloquant les circuits financiers via mastercard ou paypal. Si cette répression du délit de contrefaçon se fait "proprement" pour les réseaux, je n'y trouve rien à redire. Si le même état d'esprit pouvait être à l"oeuvre sur les questions où, jusqu'ici, on préconisait le blocage et le filtrage, j'en serais très heureux. Cela n'est d'ailleurs pas impossible, car même si certains politiques sont obtus et techniquement incompétents, à force de leur hurler que le seul moyen d'empêcher l'accès à un contenu, c'est de le retirer du serveur, ils ont peut être fini par entendre. Je suis raisonnablement optimiste.

Le deuxième volet, qui concerne moins directement les internautes de base (encore que...) c'est la taxation des opérateurs de l'internet en vue de renflouer une industrie de la Culture qui se plait à se penser structurellement déficitaire, ce qui la dispense de faire des efforts pour s'améliorer. Elle réclame donc sans cesse que les autres maillons de la filière économique dans laquelle elle se trouve lui reverse de l'argent. En l'occurrence, c'est un schéma classique, de rétro-commission du distributeur vers le producteur. Cela a marché pour l'audiovisuel, où les chaines de télévision sont les principales sources de financement du cinéma français. Cela marche aussi très bien vis à vis de l'Etat, qui abreuve littéralement ce secteur d'argent public, sous toutes les formes possibles. Enfin, cela marche même vis à vis d'autres acteurs économiques comme les distributeurs de matériels informatiques, avec le mécanisme très contestable et très contesté de la copie privée.

Visiblement, Sarkozy ne remet pas du tout en cause ce schéma. Il va aller à Bruxelles défendre bec et ongles "l'exception culturelle", qui n'est guère qu'un système protectionniste en faveur d'une industrie, pour la mettre à l'abri de la concurrence. Fonadementalement, il y a un problème. L'Union Européenne s'est bâtie sur le dogme de la libre concurrence, et a passé son temps (et le passe encore) à briser toutes les entraves à la libre concurrence. Tous les statuts protégés sautent les uns après les autres. On ne voit pas pourquoi l'industrie de la Culture et du divertissement feraient exception. Cette dérogation que demande Paris est clairement à contre courant de tout le système européen. Si, par des négociations acharnées, on peut arriver à faire plier la commission, le match retour, devant les juridictions européennes, et systématiquement perdu. Le système de la Copie privée s'écroule à cause de la CJUE, le système des aides fiscales aussi. Il en sera de même pour la TVA à taux réduit pour le livre numérique. Ça prendre juste un peu de temps.

Je ne vais pas pleurer sur les grandes sociétés du Net, qui ont de l'argent (même si elles ont besoin pour investir) et qui savent parfaitement "optimiser". Ce que je crains, c'est qu'elles n'entrent dans une négociation avec l'Etat, où elles demandent quelques "avantages" en échange de leur acquiescement à payer l'impôt. Je crains que cela ne se fasse sur le dos des internautes et de la neutralité du Net. L'internaute se trouvera bien seul face à des prédateurs industriels, avec une réconciliation entre contenus et tuyaux, qui laisseront de cotés leurs nombreux différends pour mieux tondre l'internaute, en l'amenant, de gré ou de force, vers les "bons endroits" et en lui interdisant des pratiques "illicites". Ce serait bien plus efficace que la Hadopi, et je crains que les FAI et les grands fournisseurs de services n'aient guère de scrupules si le jeu en vaut la chandelle. Quand on voit les pratiques d'Apple, on imagine ce que cela donnerait si tous s'y mettaient...

Globalement, le partage et la libre diffusion de la connaissance et de la Culture verront l'oeil du cyclone s'éloigner un peu si Sarkozy se maintient au pouvoir. C'est toujours ça de pris, même si c'est fragile et si d'autres menaces, hypothétiques, mais plus terribles, pointent leur nez à l'horizon.

vendredi 2 mars 2012

Hollande et la Culture

François Hollande et les "affaires culturelles", c'est un long feuilleton , plein de rebondissements et de retournements. Le dernier épisode en date est celui de la Tribune publiée dans le journal Le Monde, où il précise sa pensée (enfin celle d'aujourd'hui) sur le sujet qui est la patate chaude des ministres de la Culture depuis 10 ans : internet et défense de l'industrie du divertissement.

Cette tribune est hautement intéressante, pas tant pour ce qu'il y a dedans que ce qu'il y a autour. Elle s'intitule "la loi hadopi doit être repensée". Ce titre a fait bondir fleur Pellerin, qui nous dit sur son blog que le titre initial était "pour un acte II de l'exception culturelle" et que le titre faisant référence à hadopi est une réécriture par les journalistes. C'est vrai que les pages "tribune" sont quasiment des espaces publicitaires dédiés à la comm', et pour l'émetteur, les journalistes ne devraient pas intervenir pour ne pas troubler la pureté du message. Sauf que là, leur intervention est très révélatrice : ce que propose Hollande ici, c'est "comment vais-je faire pour faire ce que Sarkozy a voulu faire avec Hadopi, mais en ne me prenant pas les pieds dans le tapis". En même temps, le titre initial était également très parlant sur le contenu et l'intention, et aurait pu être retraduit par : "Hollande et le protectionnisme en faveur des industries du divertissement : comment je vais en remettre une deuxième couche".

Deuxième intérêt, le plus essentiel, c'est la manière dont cette tribune a été écrite. Tout cela nous est révélé par Owni. Les industries du divertissement ont squizzé Aurélie Filippetti et Fleur Pellerin, pour aller directement voir Pierre Moscovici par l'intermédiaire de Jack Lang. Et ils ont fourni le texte de la tribune quasiment clés en mains. C'est à la fois assez effarant et absolument pas surprenant quand on connaît les méthodes des lobbystes de l'industrie culturelle. Ils travaillent d'autant plus facilement que les politiques, de droite comme de gauche, n'ont plus aucune réflexion sur la Culture, se contentant d'acheter "la paix sociale" avec les différents acteurs de ce milieu, à coût de subventions, de crédits d'impôts, de droit de racketter les autres industries ou de creuser allègrement le trou de la sécurité sociale. La seule exigence est celle du mécène : que leur nom soit associé à l'éventuelle gloire qui pourrait retomber sur les "artistes" qu'ils ont financé à fonds perdus et les yeux fermés.

Dans ce texte, on trouve donc naturellement le catalogue des demandes de l'industrie du divertissement : "Je soutiendrai tous les dispositifs qui nous permettent de défendre notre culture, mais aussi notre économie : soutien à la production et à la création, gestion collective des droits, adaptation et protection de la chronologie des médias, lutte contre les contrefaçons, rémunération pour copie privée, défense des plate-formes numériques innovantes. Nous aurons besoin d'entreprises performantes, de réseaux puissants, de sociétés actives et vivantes pour défendre nos auteurs et les rémunérer justement". Parmi les enjeux majeurs (plus industriels que culturels) on trouve : "La télévision connectée demain, le rôle des fournisseurs d'accès, la place des hébergeurs, le développement du stockage de données numériques "dans les nuages". Comme par hasard, exactement les dossiers sur lesquels l'industrie du divertissement est en difficulté et où elle ne trouve pas les solutions pour éviter d'avoir à évoluer. Derrière, on voit arriver la taxation des société du Net (Amazon, Apple, Google, Facebook...) et l'abandon progressif de la répression des utilisateurs, dont l'échec est patent.

Le summum de l'hypocrisie est atteint dans la critique faite d'hadopi. Tous savent que j'ai combattu cette loi, et si j'ai de contacts cordiaux avec ceux qui l'animent (je n'aimerais pas être à leur place), je verrai cette institution disparaître sans la moindre larme. Mais quand je lis que Hadopi "a coûté cher sans permettre la transition des industries créatives vers le numérique. Elle n'a pas non plus financé de manière probante la création", je suffoque un peu. Si les "industries créatives" n'ont pas réussi leur transition vers le numérique, c'est de leur faute ! Faut pas pousser ! si l'offre légale est toujours aussi à la traîne au regard des possibilités techniques, c'est que ces "industries créatives" ne veulent pas la mettre en place. Et après, on va accuser Hadopi ne pas avoir réussi à faire boire un âne qui n'avait pas soif... Quand on sait que ce texte a été écrit par ceux qui ont voulu la création de la Hadopi, ça ressemble à un abandon sur une aire d'autoroute en plein mois d'août. C'est sans doute sur ce point qu'il y aura une différence visible à la politique que mènerait Nicolas Sarkozy s'il est réélu...

Pas de surprise donc, puisque hadopi n'a pas marché, on va trouver autre chose, on va aller taper sur d'autres, mais surtout, on ne change pas la philosophie du système. Il faut une industrie du divertissement puissante, qui puisse permettre de rémunérer (plus ou moins chichement) des créateurs, en recyclant ce qui est souvent de la création en produits commercialisables et si possible, rapportant beaucoup d'argent (mais pas aux artistes...).

Dans tout cela, où est la diffusion du savoir et de la Culture ? Où est l'éducation populaire ? Je croyais sincèrement que la Gauche était du coté de "ceux qu'un libéralisme excessif laisse démunis face aux plus forts". Quels droits du public face aux prétentions de plus en plus exorbitantes des titulaires de droits de propriété intellectuelle ? Quelle place pour un "domaine public" conçu comme un bien commun, un patrimoine partagé par tous, au bénéfice de l'élévation de tous. Je croyais sincèrement qu'il s'agissait de valeurs de gauche, bien plus que la défense d'avantages acquis d'industries...

jeudi 1 mars 2012

Technocrate de la transparence

Le responsable d'Etalab, Séverin Naudet, vient de publier sur son blog une série de propositions concernant la transparence et l'accès aux données publiques. Sur le fond, je suis en phase avec lui, il faut aller vers plus de transparence des données publiques, pour améliorer (entre autres) le fonctionnement de notre démocratie. Par contre, sur le détail des propositions, c'est affligeant. Séverin Naudet est passé par les cabinets ministériels, et ça se voit... Ca sent le technocrate à des lieues à la ronde !

Première proposition, inscrire le principe de transparence dans la Constitution. Par pitié, préservons la Constitution de la logorrhée législative et de l'instabilité normative. La Constitution est un texte important, ce n'est pas un décret qu'on écrit sur un coin de table. On doit réserver au texte de la constitution deux choses essentielles : les règles d'organisation des pouvoirs et les libertés fondamentales. Le reste n'a strictement rien à faire dans la Constitution ! Il faut aussi ne pas être trop précis, pour laisser des marges à l'adaptation et à l'interprétation. A trop mettre de choses précises dans la Constitution, on sclérose et on ossifie notre système politique et juridique.

Deuxième proposition : la création d'un conseil supérieur de la transparence et des libertés. Le comité théodule !! Evidemment !! Pas de bonne loi technocratique sans comité théodule. Pendant qu'on y est, on l'inscrit dans la Constitution, pour en faire un égal du défenseur des droits. Rien que ça. Et bientôt, le haut conseil des planteurs de topinambours sera aussi dans la Constitution ? Il en aurait des choses à faire, ce comité théodule ; accès à l'information, protection des données personnelles, conflits d'intérêts. Ils ont intérêt à être sacrément costauds, les membres de cette institution, car ils ne vont pas se faire que des amis. Il pourrait s'auto-saisir, avec un pouvoir de sanction. Encore mieux qu'un tribunal ! Il ne reste plus qu'à dire, comme pour le Conseil constitutionnel, que ses décisions sont sans recours et s'imposent à toutes les autorités. Il propose de fusion avec plusieurs organismes existants (proposition déjà formulée par d'autres, sans la moindre suite) et que tout se fasse à budget constant. Un doux rêveur... dont on se demande ce qu'il a retenu de ses passages en cabinets ministériels !

Troisième proposition : une loi. On a le triptyque sur lequel fonctionnent nos technocrates. On change les textes, on fait du mécano institutionnel et ça suffit. On aura vu depuis 10 ans toute l'inanité de cette recette. L'important n'est pas tant de faire une loi que de l'appliquer, en y mettant les moyens nécessaires ! Qu'à cela ne tienne, on va créer une agence (en plus du comité théodule), qui résulterait de la fusion de services administratifs, dont les pouvoirs seraient fixés par la loi. Je me demande si, après les fusions opérées au sein du comité théodule, il reste encore des choses à fusionner. Si oui, c'est qu'il y a un léger souci ! Ensuite, quels moyens, quel statut juridique pour l'agence, qui ressemble fort à une autorité administrative indépendante, et constituerait un formidable doublon avec le comité théodule préconisé dans la deuxième proposition.

Bien entendu, la troisième proposition s'accompagne de préconisations et d'obligations pour l'administration, sans qu'on se pose, à aucun moment, la question des modalités pratiques d'application. Est ce que c'est faisable, au regard de la manière dont l'administration fonctionne ? on retrouve là un travers habituel des nos technocrates qui peuplent les cabinets ministériels...

Il s'atta que ensuite au Parlement. Effectivement, il y a du boulot. Mais pour autant, il y a des outils qui existent déjà, et on arrive au noeud du problème de l'open data "démocratique". Il faut, à un moment donné, que les citoyens se bougent le cul, s'emparent des données, les travaillent et produisent quelque chose. La contre-expertise ne tombe pas du ciel ! Actuellement, beaucoup, énormément d'informations sont disponibles sur la travail du Parlement. Et elles sont sous-exploitées (et le mot est faible). Personne ne s'en empare et le seul projet qui tienne la route sur l'activité parlementaire, nosdéputés.fr, est loin d'épuiser la ressource, puisqu'il se contente de mettre à disposition une information mieux agencée (il fait le boulot que devraient faire les assemblées). Mais c'est à chacun d'exploiter ces données, pour en tirer des conclusions qui dépendent avant tout des prémices posés. Il y a effectivement des progrès très nets à réaliser sur la traçabilité des votes. Pour ce qui est de la transparence absolue de l'agenda des parlementaires, que les membres des cabinets ministériels commencent par donner l'exemple...

La cinquième proposition, une grande consultation nationale sur internet est à pleurer. Cela va tout simplement ressembler à un vaste forum à coté duquel les commentaires des quotidiens en ligne seront des espaces de haute civilité. Il faut arrêter de croire que l'outil internet est magique et qu'ils rend intelligents les plus sombres crétins. Cela marche plutôt dans l'autre sens, en abrutissant des gens qui dans la vie réelle, sont plutôt polies et mesurées.

Voilà exactement de quoi crève notre système politique. Des gens a priori très intelligents (du moins, diplômés) prennent les commandes, s'enferment entre eux dans une tour d'ivoire, et nous balancent des trucs qui servent avant tout à faire croire qu'ils sont à eux seuls des magiciens, des hommes providentiels qui détiennent la vérité. Il faut donc un truc brillant sur le papier, avec des formules chocs qui renversent la table. La modestie et le collaboratif leur sont complètement inconnus. De toute manière, ils conçoivent, la mise en oeuvre n'est pas de leur ressort. Si ça ne marche pas (et en général, c'est le cas), c'est la faute des autres.