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mardi 29 janvier 2013

Régulation des contenus sur internet

Le CSA vient de sortir du bois concernant la régulation des contenus vidéos. Il souhaite étendre sa régulation à l'ensemble des contenus vidéos sur internet, en commençant par Youtube et Dailymotion, puis tout le reste. Ce n'est pas une surprise sur le fond, par contre, on se demandait comment, juridiquement, ils allaient y arriver. On y voit un peu plus clair. Enfin, on se rend surtout un peu mieux compte qu'ils vont droit dans le mur...

Ils commencent par parler d'auto-régulation des acteurs, le CSA leur donnant le cadre, et n'intervenant qu'en cas d'échec de l'auto-régulation. Je ne peux pas m'empêcher de rire, car le CSA ne semble pas savoir comment faire en cas d'échec de l'auto-régulation. Ils interviennent, oui, mais comment ? Ils n'ont strictement aucun moyen juridique pour peser sur Dailymotion ou Youtube. Leur régulation sur les chaines de télévision repose sur la convention d'attribution de fréquence hertzienne, qui est assortie d'obligations (en échange de la gratuité pour la chaîne) dont le CSA est chargé d'assurer le respect. La sanction ultime est le retrait de la fréquence. Sauf que les sites internet n'utilisent pas de fréquences hertziennes. En tant qu'éditeur de ce site internet, je ne suis tenu que par la loi pénale française en ce qui concerne ma liberté d'expression. Le CSA peut me dire ce qu'il veut, rien à battre !

Le CSA n'est pas idiot, et se rend bien compte de la fragilité de sa construction, qui ne tient que par le rapport de force qu'il est capable de mettre en place avec des sites internet. Il propose donc, indirect et en tournant un peu autour du pot, de remettre en cause les directives européennes, et notamment celle qui régit les statut d'hébergeur et d'éditeur. Je ne vois pas en quoi cela changerait concernant la régulation des contenus, mais visiblement, la CSA n'a trouvé que ça. C'est dire qu'il est un peu à poil. En plus, il va se prendre dans la figure la directive européenne SMA, qui exclut explicitement certains sites du champ de la régulation. Le législateur peut écrire ce qu'il veut dans sa loi audiovisuelle (on va sans doute encore bien se marrer), le droit européen ne bougera pas.

Je vois mal un certain nombre de pays européen accepter de changer aussi fondamentalement les règles de régulation de l'internet pour les adapter à un système spécifiquement français, qui n'est rien d'autre que de la censure politique. Il faut bien dire ce qui est, le CSA est le dernier avatar, dégénéré, de l'ORTF et d'une volonté des politiques de contrôler le contenu des programmes télévisés, et plus globalement, de ce que les citoyens peuvent lire ou regarder. Je vois mal les pays de l'ancienne Europe de l'Est accepter qu'on mette en place, au niveau européen, un quelconque dispositif de contrôle des contenus.

En voulant étendre son pouvoir de régulation, condition sine qua non de sa survie, le CSA ouvre la boîte de Pandore. Il va devoir expliquer pourquoi il faut réguler, pourquoi il faut que ce soit lui qui le fasse. Quand cela se passe dans l'entre-soi de l'audiovisuel, où le deal était gratuité contre régulation, ça passait. Maintenant que c'est le grand public qui va être concerné, et que le CSA n'a strictement rien à offrir en échange de l'acceptation de sa régulation, ça va être une autre paire de manche. Ce sera d'autant plus difficile que la société numérique s'est bâtie sur un refus total de la moindre régulation autre que l'auto-régulation. Toute tentative d'imposer, par la loi, un contrôle des contenus va soulever une tempête politique, qui pourrait bien emporter le CSA lui même...

lundi 28 janvier 2013

Rapport Colin-Collin

Parmi tous les rapports qui ont été rendus ces derniers mois, le plus intéressant est sans conteste celui de Pierre Collin et Nicolas Colin sur la fiscalité de l'économie numérique. Le sujet est complexe, cela fait plusieurs années que d'éminents spécialistes tournent autour du pot, avec comme objectif de prélever au profit des caisses de l'Etat, une petite part des somptueux bénéfices de Google, d'Amazon, de Facebook ou d'Apple. Ce rapport Colin-Collin aurait pu être un rapport de plus, que l'on aurait rangé dans un tiroir et oublié, tant les solutions semblent lointaines et compliquées. Peut-être finira-t-il par connaitre ce sort, mais avant, il aura apporté beaucoup de choses au débat.

Son contenu est très intéressant. Pour ceux qui aiment le droit fiscal (oui, ça existe), c'est une lecture très enrichissante. Rien que pour ça, ce rapport mérite d'être lu, car en bons énarques du haut du panier, nos deux co-rapporteurs sont brillants et intéressants à lire. Ce rapport est également le premier qui tienne la route, après celui de Philippe Marini qui n'était guère plus qu'une introduction politique. Le rapport Collin-Colin rentre vraiment au coeur des problématiques juridiques et techniques, les mains complètement dans le cambouis. C'est un travail qui risque de ne pas être repris pendant longtemps, vu que le travail est bien fait. On va souvent retrouver des morceaux du Collin-Colin dans la littérature sur le sujet, au cours des prochaines années.

Ce rapport est aussi (et surtout à mes yeux) une analyse remarquable du fonctionnement et du modèle économique des grandes sociétés du numérique. On en avait déjà eu des aperçus lors des différentes conférences de Nicolas Colin et d'articles sur son blog. On peut ne pas être d'accord avec lui, mais ses contributions au débat et à la connaissance de l'économie numérique sont de très haut niveau. Si des échanges et des débats pouvaient avoir lieu sur ces bases, ça changerait des échanges, assez ras du sol, qu'on peut lire sur les blogs et même dans la presse. Il y a vraiment de la matière dans ce rapport, qui va bien au delà des simples aspects fiscaux.

Enfin, ce rapport a le courage de dire que la solution n'est pas pour demain, et demande encore un très long cheminement, qui n'aboutira peut-être nulle part, car le numérique évoluant à une telle vitesse, le temps que les négociations internationales aboutissent, la matière aura changé et il faudra tout reprendre sur d'autres bases. C'est à peu près ce qu'on pensait avant, mais maintenant, c'est écrit et démontré noir sur blanc que toute autre tentative de taxation est soit compliquée, soit manque sa cible (parfois c'est les deux). Pour donner un peu à manger à des élus qui leur demandaient des solutions efficaces et immédiatement applicables, ils esquissent quelques pistes de "fiscalité intermédiaires", quelques vagues trucs qui vont faire un peu payer les grosses sociétés du numérique, mais dont le but est surtout d'avoir des informations sur leurs modèles économiques et sur leurs chiffres. L'ARCEP est sur le sujet et enquête depuis quelques semaines sur le très opaque marché de l'interconnection de gros, et ils rament. L'outil fiscal, pour savoir ce qui se passe, ça sera toujours utile, même si ce n'est pas le Graal tant attendu par les politiques. Au moins, ils pourront faire un peu de comm' avec ça, ce qui, pour certains, devraient leur suffire (du moins on l'espère).

Ce rapport rassure. Enfin, il y a des gens au sein de la technostructure française qui comprennent VRAIMENT quelque chose au numérique, et qui en plus, sont reconnus comme tels par leurs pairs. On peut donc espérer que l'administration fera moins de conneries que par le passé sur les questions numériques. Au moins, s'ils font des conneries, ce sera sciemment, ce qui est certes ennuyeux, mais moins que si les conneries sont faites par ignorance. Au moins, le monde du numérique va, peut-être, avoir des interlocuteurs qui comprennent ce qu'on leur dit. Ceux qui ont mené les combats de la DADVSI en 2006 et de la Hadopi en 2009 apprécieront le progrès.

mardi 22 janvier 2013

La mission de lutte contre l'inflation normative

Le nouvel avatar de la simplification du droit vient de voir le jour, il s'agit de la mission de lutte contre l'inflation normative. Alain Lambert, ancien sénateur, ancien ministre et toujours président de conseil général, et Jean-Claude Boulard, maire du Mans, ont été chargé très officiellement d'une mission, avec un rapport à rendre pour le 15 mars. Un de plus dans la très longue liste des rapports autour de la simplification du droit. On a connu les lois Warsmann entre 2007 et 2012, aux effets complexes et dont on se demande si elles ont vraiment simplifié le droit. Un nouveau cycle s'ouvre autour des normes applicables aux collectivités locales.

La révolte grondait depuis longtemps chez les élus locaux. En 2007, a été mise en place une commission consultative, et en 2010, le gouvernement a souhaité ralentir la production. Mais cela ne concernait que le flux de création, pas le stock. Les sénateurs se sont emparés du sujet et histoire de mettre la pression, ont commençé par produire des rapports. La littérature est abondante, avec le rapport Belot et le rapport Doligé, qui a débouché sur une proposition de loi en cours de discussion. Pour les quelques années qui viennent, la priorité politique portera sur les collectivités locales (le temps de faire oublier les PPL Warsmann à l'Assemblée). Cette mission Lambert-Boulard est le pendant "réglementaire" de la PPL Doligé. Les problèmes viennent même essentiellement des décrets, où certains technocrates se font franchement plaisir. On a quelques exemples pas tristes du tout.

La rouleau compresseur est en route, et c'est là que ça risque de se compliquer, car ces normes n'ont pas été produites par hasard, mais pour répondre à des demandes, souvent parfaitement légitimes quand on écoute ceux qui les soutiennent. Le vocabulaire employé par Lambert et Boulard dans leur conférence de presse est sans équivoque "tableau de chasse" "normes absurdes" "incontinence normative". Ils partent au combat et tirent dans le tas, sachant bien que le gibier va se défendre et que s'ils ramènent un gigot, ce sera déjà bien. L'angle d'attaque est intelligent, et se fait en deux temps. On ne supprime pas brutalement une norme, on commence par le déclasser. S'il s'agit d'une texte législatif, on le ramène au niveau du décret, si c'est un arrêté, on en fait une circulaire. On affaiblit ainsi leur force normative, c'est plus facile de les flinguer après. Un décret s'attaque devant le Conseil d'Etat, une circulaire n'a qu'un faible pouvoir normatif (voire pas du tout) mais permet de satisfaire ceux qui veulent toujours plus réglementer. C'est aussi la possibilité d'opposer à ces normes affaiblies, d'autres textes qui pourraient leur être supérieurs. La loi étant supérieure au décret, on peut imaginer sans trop de mal que les sénateurs se feront un plaisir de voter des lois qui contrediront des décrets. Une fois la loi votée, on attaque le décret, comme contraire à la loi, et le tour est joué...

Au final, on arrivera à des compromis, car nos deux missionnés sont bien conscients que les normes sont indispensables. Leur objectif est "point trop n'en faut" et surtout, que cela ne coute pas trop cher aux collectivités locales. Ils considèrent (à juste titre) que l'on a trop écouté les prescripteurs de normes, et pas assez les payeurs. Il est temps de rééquilibrer un peu tout cela.

Si seulement une telle énergie pouvait aussi être mise en œuvre au profit des entreprises... (je sais, je rêve)

lundi 21 janvier 2013

Le nombre d'emplois

Régulièrement, les messages des lobbies à destination des politiques appuient sur un point : le nombre d'emplois. Nous pesons X milliers ou millions d'emplois (non délocalisables) c'est encore mieux, donc il faut nous écouter, et sous-entendu, nous donner ce qu'on demande, sinon, on pourrait licencier. Jean-Noël Tronc, directeur général de la SACEM, vient d'en donner encore un magnifique exemple.

Dans cet interview, il fait de la gonflette sur le poids du secteur de la musique, un peu comme certains poissons qui doublent ou triplent de volume à l'approche d'un prédateur, pour le décourager. C'est le jeu, les autres font pareil, à commencer par le numérique et sa fantastique (au sens de fantasque) étude MacKinsey, aux chiffres absolument délirants. En tout cas, il insiste bien sur le nombre d'emplois, avec un petit coup de projecteur sur Virgin (histoire de dire que ça va mal et qu'on perd effectivement des emplois). En comparaison, il souligne ce qu'il considère être le faible nombre d'emplois générés par le numérique. C'est clair que Twitter ne sera pas un gros pourvoyeur d'emplois directs en France, pas plus qu'Amazon.

Mais Jean-Noël Tronc montre en même temps qu'il n'a pas compris l'essentiel de l'apport du numérique. Si les entreprises numériques ne créent en effet pas tant que ça d'emplois directs, leur effet diffus est énorme. Combien de personnes arrivent à travailler, à générer une activité et un revenu (même accessoire) grâce à la revente en ligne sur des sites comme amazon ou eBay ? Peut-on mesurer la productivité supplémentaire apportée par l'utilisation de Twitter ou d'autres outils "réseaux sociaux". On pourrait trouver d'autres exemples de gains diffus pour l'économie, liés au numérique. Dans ce contexte, parler uniquement en "emplois directs", sans même se poser la question de la productivité de ces emplois, et donc de production de richesse, c'est être à coté de la plaque. On s'en moque un peu du nombre d'emplois directs, ce qui compte davantage, c'est "quelle Valeur Ajoutée" quelle richesse produite.

A partir de là, les discussions avec les pouvoirs publics seraient bien différentes. Je vais faire mon libéral, mais il n'empêche que l'érection de barrières (la propriété intellectuelle en est une, magnifique même) gêne la fluidité des échanges et l'innovation. Donc, de fait, la création de richesse. Le numérique, à ses débuts, a montré avec par exemple le logiciel libre, à quel point l'absence de barrière à l'entrée permet de créer de l'activité et de la richesse. Si les entreprises à "système propriétaires" avaient réussi à étouffer le logiciel libre, nous n'en serions certainement pas au stade de développement. Pour autant, il faut que toute personne qui apporte quelque chose d'utile puisse en retirer une rémunération. Celle-ci peut prendre d'autres formes qu'une rente systématique, comme semblent le croire les "rentiers de la propriété intellectuelle". Ce qui compte, c'est le principe, à savoir que l'auteur puisse toucher quelque chose, si ce qu'il a produit permet de générer de la richesse. Les modalités, par contre, doivent s'adapter, afin de ne pas tuer l'écosystème.

Ils doivent basculer sur un autre paradigme, celui de la création de valeur. Ils ont malheureusement tendance à surévaluer leur part de création de richesse, à croire que le contenu fait tout, et que le reste n'est que de la distribution banale, qui n'apporte aucune valeur ajoutée à leur produit. C'est là qu'ils se trompent lourdement, car les usages possibles avec un contenu culturel numérique sont bien plus nombreux que ce que l'on pouvait faire avec les supports physiques d'autrefois. On peut bien entendu continuer à écouter la musique, regarder les films et lire les textes. Mais on peut aussi les réutiliser, y compris pour des usages qui n'étaient pas prévus à l'origine. Le numérique permet ces réutilisations. Il permet aussi des mises en contact et des possibilités de partage autour de ces produits et de ces pratiques.

La valeur ajoutée des entreprises du numérique vient des possibilités techniques concernant les usages, et surtout, de la mise en relation. Le numérique permet de faire bien plus de choses, de générer bien plus de richesse à partir de ces "contenus culturels" qu'auparavant. A la limite, c'est le produit culturel, simple matière première, qui est l'intrant ayant le moins de part dans la création de valeur. C'est d'autant plus vrai quand les industries culturelles s'échinent à mettre des bâtons dans les roues aux réutilisations "non autorisées" et au partage. Ils ne se rendent pas compte qu'en se positionnant autrement, en devenant parties prenantes à cet écosystème, et non plus simples prestataires extérieurs fournisseurs de matière première, ils pourraient y gagner beaucoup plus.

La Valeur Ajoutée est dans la transformation, pas dans la production de matière première. On a beau protester, tempêter, ça ne change rien. Le véritable poids économique n'est pas le nombre d'emplois, mais le montant de la richesse produite. Quand on regarde les choses sous cet angle, on voit que la SACEM et consorts ont encore beaucoup de chemin à parcourir.

dimanche 20 janvier 2013

La numérisation des contenus de la BNF

La Bibliothèque nationale de France vient de passer des accords avec des firmes privées, afin de numériser ses fonds anciens. Une très grosse opération : 70 000 livres et 200 000 enregistrements sonores, qui va coûter cher. L'Etat n'ayant pas les moyens de tout financer, a choisi un partenariat public-privé, comme il s'en fait tant aujourd'hui. Au terme de l'accord, les sociétés privées procèdent à la numérisation et ont un droit exclusif d'exploiter en ligne ces fichiers numérisés pendant 10 ans. Les documents restent consultables sur place, à la Bnf, et dans 10 ans, tout est versé sur Gallica, donc totalement libre d'accès.

Certains hurlent à l'atteinte intolérable au domaine public, parlant même de privatisation. Personnellement, je ne vois pas où est le problème. Les documents sont toujours consultables, dans les conditions actuelles, et à terme, tout sera en ligne gratuitement. Les sociétés privées ont juste le droit, pendant 10 ans, de développer un service qui n'existe pas actuellement. Mais en aucun cas, la propriété de quoi que ce soit du domaine public leur est transféré. Certes, on prend 10 ans de retard dans l'accessibilité au fond ancien (livre d'avant 1700). Ce retard est à mettre en regard avec l'argent que l'Etat aurait du sortir, seul, et maintenant, pour cela.

Le rôle des politiques est de trancher et d'arbitrer entre de multiples demandes, concurrentes ou contradictoire. L'argent manque, ce n'est un secret pour personne, et tous les besoins ne seront pas couverts. Il va falloir différer des projets, voire les abandonner ou réduire sérieusement la voilure. C'est partout pareil. Quand on regarde les coupes sombres dans le budget de la culture, on voit qu'il y a pas mal de choses qui ne se feront pas, ou plus tard. Dans le lot, la numérisation des livres anciens de la BNF ne s'en tire pas trop mal, puisque cela va se faire. Mais ce projet n'est pas assez prioritaire pour justifier que tout soit tout de suite en ligne. S'il n'y avait pas eu ce partenariat public-privé, on peut penser que la numérisation aurait mis plus de temps à se faire, et que Gallica se serait remplie tout doucement. A quel stade en seront nous dans 10 ans si on reste sur l'option tout-public ? Pas certain que tout y soit. Pas certain non plus que les numérisations réalisées soient de qualité, alors que là, les sociétés privées allant les exploiter, pour leur compte pendant 10 ans, elles ont un intérêt bien compris à ce que les numérisations soient d'excellente qualité.

Ce partenariat public-privé, tel qu'il est signé (reste à voir comment il sera appliqué) ne me choque pas. Les temps sont durs et la numérisation des livres antérieurs à 1700 n'est clairement pas une priorité politique sur laquelle on peut mobiliser les foules. Le projet aurait très pu rester en rade. Il va se faire, il ne va pas priver les lecteurs de l'accès aux documents. On va juste différer dans le temps la mise en ligne généralisée. Il faut bien trouver l'argent quelque part, et s'il ne vient pas l’État, il vient des usagers. Oui, des universités françaises qui n'ont pas des budgets fabuleux vont payer, mais il faut voir que la clientèle visée, ce sont les universités étrangères, et notamment anglo-saxonnes qui sont elles, bourrées de pognon.

S'alarmer comme le font certains sur ce sujet (que j'apprécie beaucoup par ailleurs) me semble être contre-productif. Il n'y a pas privatisation, il y a concession, et sans restriction des accès existants. Il faut aussi savoir tenir compte des contraintes extérieures, notamment des besoins de financement. Si le partenariat public-privé est indispensable pour que le projet se fasse dans de bonnes conditions à court terme, il faut savoir être un minimum souple (surtout que l'essentiel n'est pas atteint). A se poser en extrémistes, on perd rapidement son crédit auprès des décideurs. Il faut savoir choisir ses combats, faire la distinction entre l'essentiel et l'accessoire et sortir un peu de son domaine. Le domaine public et le libre accès à la connaissance, c'est bien, je suis pleinement pour, mais il n'y a pas que ça dans la vie. S'enfermer dans un domaine, dans une cause très précise et penser que c'est une priorité absolue qui doit l'emporter sur toutes les autres peut amener à commettre des erreurs de jugement...

vendredi 18 janvier 2013

PPL génocide vendéen

Lionnel Luca, député UMP, vient de déposer une proposition de loi visant à reconnaitre le génocide vendéen. C'est la reprise d'un texte qu'il avait déjà déposé en 2007, une proposition de loi "déclarative", qui comme la plupart, n'a pas vocation à être inscrite à l'ordre du jour. En plus, à chaque fois, cette proposition de loi n'a été cosignée que par quelques députés, moins d'une dizaine, ce qui est bien peu. En faisant un peu d'effort, on peut arriver à 20 ou 30 cosignataires, même avec une proposition de loi complètement débile, pour peu qu'elle soit populiste.

Mais voilà, cette année, parmi les cosignataires, en plus de trois députés du département de la Vendée, et quelques UMP dont on se demande ce qu'ils font là, on trouve Marion Maréchal-Le Pen. Qu'elle signe un tel texte n'a rien de surprenant. L'exaltation du "martyr" de la Vendée contre-révolutionnaire est un classique de l'extrême droite, la député FN ne prend aucun risque vis-à-vis de son électorat, bien au contraire.

Et ça change tout, car la presse militante de gauche, qui cherche désespérément des signes d'une collusion entre FN et UMP, s'est jetée de dessus comme la vérole sur le bas-clergé. C'est bon, ils tiennent leur preuve, qui confirme ce qu'ils ont tellement envie de voir et de faire partager. Sauf qu'ils se plantent assez largement, confondant leurs opinions et la réalité.

Lionnel Luca est un député élu sous l'étiquette UMP, mais qui a tout du député FN. Les idées, le style, la complète "décomplexion" et surtout, un art de mettre les pieds dans le plat pour mettre la pagaille. Sans jamais proposer quoi que ce soit de constructif. Son activité parlementaire consiste à déposer des amendements qu'il sait être des provocations, destinées à faire du du buzz. Et bien entendu, ça marche, car il faut lui reconnaitre un véritable talent en foutage de merde. Par contre, cela lui vaut d'être tricard auprès de ses collègues UMP, dont la plupart mettent directement à la poubelle les propositions de cosignatures qui viennent de lui, sans même regarder de quoi il s'agit. Lionnel Luca est marginal au sein du groupe UMP, qui n'a strictement aucun crédit.

Qu'il soit très dangereusement proche du FN est vrai, par contre, dire qu'il organise le rapprochement avec l'UMP, c'est aller très très vite en besogne, tant Luca est isolé au sein du groupe UMP. On pourrait dire qu'il y a rapprochement si on trouvait le nom de Marion Maréchal-Le Pen au milieu d'un amendement cosigné par 30 ou 40 députés UMP, déposé par le groupe UMP ou par un de ses ténors. Dire que Luca est représentatif du groupe UMP, c'est comme dire que Franck Riester est représentatif du groupe UMP sur le texte "mariage pour tous". Mais ça arrange tellement certains journalistes de faire croire que cette initiative d'un marginal destinée à générer du buzz est le signe d'un mouvement de fond.

Depuis 6 mois, où sont les signes d'une convergence entre députés FN et UMP ? Il n'y en a pas. Certes, de temps en temps, quand ils sont là, les députés d'extrême droite viennent s'asseoir dans l'hémicycle à coté des députés UMP. Mais les textes cosignés sont très rares, il n'y a aucun soutien UMP aux initiatives du FN. S'il y avait eu un tant soit peu rapprochement, on l'aurait vu. Or, on ne voit rien, mis à part quelques bricoles qui sont le fruit d'individus isolés et sans la moindre crédibilité comme Lionnel Luca. D'ailleurs, certains députés UMP, se rendant compte que Marion Maréchal-Le Pen est parmi les cosignataires, et que c'est interprété comme un rapprochement UMP-FN, s'empressent de retirer leur signature.

mardi 15 janvier 2013

Le mandat de trop

En politique, on constate souvent que les élus sont tentés de faire le mandat de trop. Ils sont en place, ils se plaisent et prennent encore du plaisir, rien ne s'oppose à un renouvellement. Pas de rival ou de jeune concurrent aux dents longues, tout l'entourage vous incite à poursuivre. On se laisse aller, par confort, car se représenter est un continuité et demande finalement moins d'effort que d'arrêter et se construire une nouvelle vie (même si c'est la retraite). C'est à la fin de ce mandat de trop qu'on se rend compte qu'il était de trop, car on constate que l'élu n'a rien fait ou pas grand chose, car il n'avait plus l'énergie, plus l'envie souvent, et qu'il s'est laissé vivre. Il décide alors d'arrêter, mais c'est trop tard, il part sur une image moins bonne que s'il avait arrêté avant, il laisse un héritage moins conséquent, plus de choses à rattraper pour le successeur. Parfois, ce départ se fait des conditions moins intéressantes, car l'élu est trop vieux pour reprendre autre chose, alors que s'il avait arrêté avant, il aurait pu se relancer dans un autre domaine et avoir une dernière carrière avant la retraite.

Je me sens aujourd'hui dans la situation de l'élu qui s'apprête faire le mandat de trop, qui l'a d'ailleurs peut être déjà commencé. J'ai fait le tour de mon job, et si je m'y amuse encore beaucoup, je n'apprend plus grand chose. La seule chose qui aurait encore pu me permettre d'évoluer en restant dans la maison se dissous aujourd'hui. Je n'ai objectivement plus aucun intérêt à rester, voire même j'ai intérêt à partir rapidement car le temps que j'y passe encore me fait régresser plus que progresser.

Il va être temps de partir, et c'est un crève-coeur car j'aime cette maison (même si je suis lucide sur ses travers et ses faiblesses). Cela oblige à faire l'effort de s'extraire, et je pense qu'une fois parti, quand je regarderai en arrière, je pousserai un ouf de soulagement en me demandant pourquoi j'ai attendu si longtemps pour partir. C'est comme ça à chaque fois...

lundi 14 janvier 2013

Le mariage pour tous, la hadopi de la gauche

Hier, je ne suis pas allé manifester. Ce n'est pas ma culture politique, et en plus, j'approuve, sur le fond, le principe de l'extension du mariage aux personnes du même sexe. Enfin, je refuse de m'engager dans ce que l'on ne peut pas appeler un débat, mais un combat de rue, où chaque camp est crispé sur ses positions. Il n'y a aucun dialogue, mais des échanges d'invectives, où la mauvaise foi et la bêtise sont à peu près également partagées. Cette manière de légiférer et de prendre des décisions collectives est profondément affligeante.

Le droit de la famille est à revoir, c'est une évidence. L'augmentation du nombre de divorces, les familles recomposées, l'allongement de la durée de vie, tout cela demande, au minimum, un toilettage du code civil. Des ajustements ont eu lieu, mais très partiels, et souvent, par le biais de pratiques des juges, qui utilisent les outils du droit, conçus pour traiter des exceptions, de manière massive. Quitte à devoir mettre l'ouvrage sur le métier, il aurait été possible d'en sortir une grande loi de réforme de la filiation, comme nous avons eu, en 1975, une grande loi sur le divorce. Une telle loi aurait permis de commencer par poser les problèmes à résoudre, puis d'étudier les outils juridiques permettant de le faire, avec de trancher. Les problèmes que rencontrent les couples homosexuels font partie de ceux qui doivent être résolus, le mariage étant une solution parmi les autres. Au lieu de cela, le gouvernement socialiste a préféré décider d'emblée de l'outil juridique, sans se poser la question de savoir ce que, concrètement, cela résolvait comme problème (et ce que cela ne résolvait pas), sans replacer cette réforme dans son contexte d'ensemble. C'est, pour moi, une erreur politique majeure.

En choisissant de saucissonner ainsi la réforme du droit de la famille, on prend le risque de faire un mauvais boulot technique. On prend, par le première loi, des options, sur lesquelles le reste de la réforme devra se caler. On fait donc le choix de privilégier une partie de la population en lui donnant le maximum, au risque de bloquer certaines possibilités pour d'autres parties de la population. A partir du moment où on ouvre complètement l'adoption, en autorisant le mariage pour tous, on va sans doute négliger les outils du type "statut du beau-parent" en ce concerne le droit des successions. Ces familles hétérosexuelles recomposées pourraient se voir orientées vers l'adoption, si elles veulent créer des liens juridiques de nature successorales au sein de la famille recomposée. Cette solution ne leur conviendra peut être pas à toutes, et certains auraient préféré que l'on modifie juste un peu le droit des successions, pour permettre à un beau-parent de léguer ou de donner à ses beaux-enfants sans que cela soit taxer au titre de la catégorie "sans lien de parenté". Ce n'est qu'un exemple, on pourrait en trouver d'autres. Ce qui est sur, c'est que faire le mariage pour tous dans une première loi ne peut que rigidifier la réforme de la famille annoncée pour le mois de mars.

Le deuxième problème que cela pose, c'est qu'une réforme partielle met en évidence que cette réforme du mariage pour tous n'a rien, ou très peu à voir, avec une réforme du droit de la famille. C'est juste le paiement d'une dette du candidat socialiste à un lobby qui l'a soutenu pendant sa campagne électorale. Je pense que pour beaucoup de gays, avoir le mariage par le biais d'une grande réforme de la filiation, où ce sujet n'est qu'un chapitre parmi d'autres, n'aurait pas posé problème. Ce qui compte, c'est d'avoir le droit de se marier. En choisissant de procéder à cette réforme par un texte dédié, François Hollande cède aux militants de la cause LGTB, qui en plus d'avoir le beurre, veulent aussi l'argent du beurre. Non seulement il leur faut le mariage pour tous, mais en plus, il faut que cette réforme soit un signe visible de leur influence et de leur pouvoir. La demande qui émane de ces associations est en fait une demande de reconnaissance symbolique que l'homosexualité est l'égale de l'hétérosexualité. La demande est donc double, et cela ne facilite jamais les choses, l'une des demandes phagocytant souvent l'autre.

Il ne faut donc pas s'étonner, dans le cas présent, que la réaction du camp d'en face soit violente, car si la demande technique du mariage pour tous recueille une majorité dans la population, la demande d'une reconnaissance symbolique de la "normalité" de l'homosexualité ne recueille certainement pas une même majorité. On peut penser qu'il y aurait eu une opposition au mariage pour tous qui aurait été inclus dans une grande loi sur la famille, mais elle n'aurait certainement pas été ce qu'elle est actuellement. La demande symbolique de reconnaissance de l'homosexualité a cristallisé et "hystérisé" l'opposition, qui a pu ainsi exprimer ce qu'il faut appeler une forme d'homophobie sans pour autant le dire directement. Ce n'est après tout que la réponse parallèle à la demande des associations inter-LGBT qui, sous couvert d'une réforme technique, demandaient, sans l'exprimer clairement, une reconnaissance symbolique qu'une majorité de la population n'est pas prête à leur accorder.

Ce "débat" était donc biaisé dès le départ à cause de ces non-dits et de ces objectifs cachés, de part et d'autre. Il ne faut pas s'étonner que cela ait tourné à la bagarre. Dans cette affaire, c'est le gouvernement qui risque de perdre beaucoup.

François Hollande a montré une fois de plus son amateurisme et son incapacité à trancher de manière claire, avec notamment l'épisode de l'amendement sur la PMA. Un coup c'est déposé, puis ça ne l'est plus mais reporté, tout en se demandant si ça ne va pas être déposé quand même par les Verts. Cela instille le doute sur la portée réelle de la réforme, car autoriser le mariage pour régler des questions d'autorité parentale et de droit des successions, c'est une chose, l'autoriser pour ouvrir le droit à la procréation médicalement assistée, voire à la gestation pour autrui, c'est autre chose. Autant, la réforme purement "droit de la filiation et de la succession" me parait acceptable (sans être nécessairement la seule possible pour répondre aux attentes), autant la deuxième me dérange profondément, car on arrive sur la marchandisation du corps humain avec la GPA. Anthropologiquement, on va beaucoup, beaucoup plus loin que le mariage. D'ailleurs, bien des socialistes sont plus que réticents à cette évolution vers la PMA et la GPA, et de ce fait, ne savent plus comment se positionner sur ce texte, qui crée un flottement dans la majorité. François Hollande aurait du, dès le départ, trancher clairement pour une option, mais ne surtout pas laisser les choses dans le flou comme il l'a fait.

François Hollande a également offert l'occasion à la droite dure de se refaire une santé. Rien de tel pour l'opposition qu'une bonne réforme bien clivante, pour se remettre en selle. La manifestation du 13 janvier a été un succès, avec une très bonne mobilisation, fruit d'un travail important sur plusieurs mois. Il en restera forcément quelque chose. Des réseaux se sont créés, qui vont perdurer. Pour les militants, cette manifestation est un marqueur historique, une référence comme l'a été la manifestation de 1984 pour la défense de l'école privée. Là encore, il en reste quelque chose. En fait, François Hollande a remobilisé la droite conservatrice. Il va en payer le prix tout au long de son mandat, car si c'est le droite dure qui prend le leadership de l'opposition, on va vers un quinquennat d'affrontements et de violence politique dont personne, et certainement pas le pays, en sortira grandi. Pour un président que se voulait "normal" et "apaisant", c'est un bel échec.

Accessoirement, François Hollande a pris le risque de ne plus avoir assez de punch et d'élan politique pour mener à bien la réforme de fond du droit de la famille. Il est évident que malgré l'ampleur de la manifestation, le projet de loi sur le mariage pour tous sera adopté. Le coup est déjà parti, le gouvernement ne peut plus reculer sans entamer fortement son crédit politique. Mais cela peut l'amener à se montrer beaucoup plus prudent, voire timoré, sur les sujets suivants. Ceux-ci n'ayant été qu'esquissés, voire pas du tout annoncés, il est beaucoup plus facile d'y renoncer sans que cela apparaisse comme une reculade. La manifestation du 13 janvier a sans doute cassé l'élan politique de la gauche sur les sujets sensibles pour cet électorat. La PMA pour tous a du plomb dans l'aile, car les socialistes opposés à cette réforme ont des arguments pour les débats en interne. Je ne vous parle pas du débat sur l'euthanasie, où le rapport Sicard peut déjà être envoyé aux archives. Maintenant que les catholiques sont organisés et rodés, ils sauront sans problème mobiliser à nouveau sur cette question très sensible. Le lobby pro-euthanasie ne fait clairement pas le poids. C'est à la fois heureux et malheureux. Des réformes à mes yeux inacceptables, comme l'autorisation de l'euthanasie, ne verront sans doute pas le jour, ou alors sous une forme inoffensive. Par contre, des évolutions qui auraient été nécessaires ne se feront pas, ou pas suffisamment, faute d'impulsion politique. Le risque est de perdre du temps et de continuer le bricolage juridique sur le droit de la famille.

Cette loi sur le mariage pour tous ressemble, sur certains points, à la loi Hadopi. Il s'agit d'un passage en force, à la demande d'un lobby puissant, qui a donné lieu à une opposition virulente. Cela n'a pas empêché la loi d'être adoptée, mais le coût politique ayant été élevé pour le gouvernement, il n'a pas été plus loin sur le sujet.

mercredi 9 janvier 2013

les ratés de la comm' de Hollande

Juste avant les vacances de Noël, François Hollande décide de faire une opération de communication intitulée "occupation des médias". Les membres du gouvernement sont fermement priés de rester en France métropolitaine avec une exception pour les deux ultra-marins Pau-Langevin et Lurel, autorisés à aller dans leurs familles. En parallèle, les ministres sont invités à occuper l'espace médiatique en se montrant. N'importe où, n'importe quoi, mais se montrer et être bien visible, afin de prouver que, même en période de fêtes, le gouvernement "travaille" et ne se la coule pas douce.

Le bilan est assez mitigé, voire mauvais. Certes, on a eu de l'occupation de médias par les ministres, qui ont, pour beaucoup, trouvé des trucs à faire devant des caméras le 31 décembre au soir. Certains, comme Manuel Valls, n'ont pas de mal à trouver de quoi exister, vu que le maintien de l'ordre, c'est 365 jours par an (366 cette année) et que les périodes de fêtes sont particulièrement sensibles. Mais il semble avoir mal dosé sa comm' (pourtant, il est plutôt bon) puisque les médias n'ont retenu que son annonce de donner les chiffres de voitures brulées. Un peu léger, mais médiatiquement efficace pour buzzer. D'autres ont franchement sombré dans le ridicule, comme Fleur Pellerin, venue vérifier chez Orange que tous les SMS envoyés au moment du passage à la nouvelle année ne feraient pas exploser les réseaux, et surtout, arriveraient à temps. Quant au ministre de la Défense, un peu obligé d'aller, comme tous les ans, rendre visite aux soldats, il a essayer de pimenter médiatiquement ce déplacement "banal" avec une crêpe party. Là encore, un beau loupé médiatique, du fait de la maladresse de l'entreprise qui a fourni les crêpes, et qui entendait bien que l'on parle d'elle, grillant la politesse au ministre. Jean-Marc Ayrault, pour sa part, s'est banalement rendu à un "réveillon solidaire" à Paris, sans le moindre écho médiatique.

Et puis quelques jours plus tard, on apprend qu'Aurélie Filippetti a eu droit à un bon de sortie pour aller en vacances à l'Ile Maurice. Cela apparait comme un détail pour certains, mais politiquement, ce n'est pas anodin. Quand le président dit "on reste", cela veut dire quelque chose, et normalement, on obéit. En donnant cette instruction, Hollande voulait donner l'image inverse de ce qu'a pu donner la droite, qui a enchainé les "gaffes" pendant les réveillons, avec par exemple MAM qui se balade en Tunisie en pleine révolution, ou encore Sarkozy, Fillon et plusieurs ministres importants se trouvant à l'étranger en même temps, donnant une impression de vacance du pouvoir. Un réveillon, je ne sais plus lequel, s'il y avait eu un bug, la France se retrouvait avec Borloo aux commandes pendant plusieurs heures. Enfin, des images de ministres en vacances sur les plages ensoleillées en pleine crise économique, où tout va mal en France, ça peut faire tache. Et voilà qu'on apprend, par la presse people, photos à l'appui, qu'une ministre s'est offert une semaine à l'île Maurice. Exactement le risque que Hollande voulait éviter...

Cet épisode est emblématique de la méthode Hollande. De bonnes intuitions sur ce qu'il faut faire ou pas, de bonnes intentions au départ, et derrière, des lacunes énormes dans l'exécution. Première lacune, ne pas savoir dire non. Les ministres sauront (ils savent sans doute déjà) qu'avec Hollande, non, ça veut dire peut-être, et qu'en insistant un peu, on obtient la dérogation demandée. Deuxième lacune, collective, c'est l'amateurisme de l'exécution. Mis à part Valls et ses voitures brulées, dans un mois, qui se souviendra que "le gouvernement était au travail" entre Noël et Nouvel an ? En fait, combien s'en sont aperçus sur le moment ? Tout au plus on se souviendra que Valls a annoncé qu'il annoncerait le nombre de voitures brulées. Bien léger comme bilan. Comme pour de choses qu'entreprend le gouvernement, malheureusement pour la France. Au moins, Sarkozy savait s'y prendre...

mardi 8 janvier 2013

Renoncement constitutionnel

Lors de ses voeux au conseil constitutionnel, le 7 janvier 2013, François Hollande a annoncé une première réforme constitutionnelle, avec une série de sujets consensuels, qui devraient réunir les trois cinquièmes des voix : renforcement de l'indépendance du conseil supérieur de la magistrature, et de ses compétences sur les nominations des hauts magistrats, fin de la cour de justice de la République, aménagement du statut pénal du chef de l'Etat, reconnaissance du rôle des partenaires sociaux, fin de la présence des anciens chefs d’État comme membre de droit du conseil constitutionnel. A priori, ces petites bricoles font consensus, ou apparaissent bien difficile à contester pour l'opposition. Qui serait contre un renforcement de l'indépendance de la justice ?

Ce choix est en fait un renoncement de la part de François Hollande, qui enterre tout le reste, et notamment le droit de vote des étrangers, l'inscription de la loi de 1905 dans la Constitution, la suppression du mot "race". François Hollande n'a pas les trois cinquième au Congrès (députés et sénateurs réunis). Il faut 555 voix, il a 515 voix de gauche (communistes inclus). Il lui faudrait récupérer tous les centristes, quelques UMP et n'avoir absolument aucune défection dans son camp. Donc, l'UMP a clairement un droit de veto sur les réformes constitutionnelles, et ce ne sont pas les sénatoriales de 2014 qui pourraient changer cela (vu que la gauche risque de perdre des sénateurs plus que d'en gagner). Hollande prend acte de cet état de fait. Il n'a pas le choix. Il fait donc un paquet constitutionnel avec tout ce qui convient à la droite, et après, c'est fini...

Ou alors, il reste une option, mais aléatoire : le référendum. La procédure de révision parlementaire prévoit que, à l'issue d'une adoption par l'Assemblée nationale et le Sénat, le texte est soumis, soit au Congrès, soit à référendum. C'est la procédure qui a été suivie pour le quinquennat en 1999. Mais la voie est bouchée, car il ne sera pas possible de faire plusieurs réfrendums. Il faudra que François Hollande fasse passer toutes ses réformes en bloc, avec un seul référendum. Si, dans ce "forfait", il y a le droit de vote des étrangers, ce serait un référendum à très haut risque. A trop haut risque sans doute.

samedi 5 janvier 2013

Gesticulations ministérielles

Ces derniers jours, deux ministres ont donné un exemple magnifique de gesticulation en matière de communication, croyant que leur job consiste à gesticuler dans les médias pour faire croire qu'elles agissent, en convoquant les différentes parties, afin de se placer au centre du dossier. On dirait, à s'y méprendre, que c'est du Sarkozy dans le texte. Les deux risquent de se prendre des retours de bâton bien méchants, car elles se sont aventurées sur des terrains qu'elles ne connaissent pas, avec des annonces qu'elles ne sont pas forcément capables de tenir (comme Sarkozy avant elles).

La première est Najat Vallaud-Belkacem, qui a fait tout un foin autour des hashtags bêtes et méchants que l'on a vu dernièrement sur Twitter. Elle s'est immédiatement fendue d'une campagne médias, avec tribunes dans les journaux, pour nous dire que Twitter devait appliquer la loi française, et donc filtrer les messages pour en éliminer ceux qui sont jugés "inconvenants". On retrouve ici la bonne vieille gauche morale, celle qui pétitionne plus vite que son ombre et qui est toujours prête à dénoncer et à s'indigner, de préférence de manière visible dans les médias. Du coté de ce milieu, Najat Vallaud-Belkacem a réussi une belle opération, avec ça et le mariage pour tous, elle est la chouchoute de la gauche sociétale. Par contre, sur le terrain du concret, ça patine dur. Notre bonne ministre a voulu convoquer Twitter, mais comme l'entreprise n'a personne en France (pour l'instant), elle n'a pas trouvé d'interlocuteur. Sa belle réunion a donc été "reportée" sine die. Cela s'appelle un enterrement de première classe, car une fois que l'affaire aura été oubliée (à moins que le phénomène ne continue) la ministre n'aura plus aucun intérêt à provoquer cette réunion, puisque son impact médiatique sera faible. Ce qui compte, c'est de pouvoir apparaitre comme résolvant le problème quand l'attention médiatique est encore là. Raté pour cette fois. Et c'est peut-être mieux pour la ministre, car elle n'a aucune prise sur Twitter...

Le seconde est Fleur Pellerin, qui a réagi au quart de tour sur les modifications apportées par Free au fonctionnement de sa box. Le jour même du changement, alors que l'on ne sait pas exactement l'ampleur de ce qui a été modifié, que Free est en silence radio, elle balance un tweet et organise une réunion sur le sujet. Elle ne connait pas les tenants et aboutissants, mais elle se présente comme celle qui va faire reculer Free et permettre de trouver un accord. On se rend compte maintenant qu'il s'agit d'une grosse provocation de Free, qui envoie un Scud sur Google avec qui il est en litige commercial, et teste, au passage, le degré d'acceptabilité du filtrage dans ses box. Par contre, on se demande qui, à part Google, est concrètement lésé pour l'instant. Fleur Pellerin nous parle d'une rencontre en Free et les "éditeurs". Mais qui sont-ils ? Si c'est les responsables de régies pub et de sites qui vivent de la publicité, c'est un peu risible. De toute manière, avant d'organiser de telles réunions, on commence par demander aux principaux protagonistes, à savoir ici Free, ce qu'il en est exactement, et on analyse. C'est justement ce que fait l'ARCEP, qui a demandé à Free de lui indiquer, précisément et par écrit "la finalité et les modalités détaillées du dispositif mis en place", avec réponse attendue pour le milieu de la semaine prochaine. Sauf que la réunion de Fleur Pellerin est programmée lundi...

L'affaire entre Free et le reste du web est d'abord une affaire de pouvoir et de gros sous. Ce n'est pas le rôle de la Ministre que d'intervenir, mais celui du régulateur, qui regarde exactement ce qu'il en est et vérifie si la pratique est conforme ou pas au droit. Pour le reste, ces entreprises sont assez grandes pour organiser leurs négociations comme elles l'entendent, et trouver toutes seules les accords pour mettre fin à leurs différends. C'est la même chose pour Najat Vallaud-Belkacem. Si la loi française est violée, il y a des procédures judiciaires et des tribunaux. Ce n'est pas le rôle de la ministre du droit des femmes de convoquer l'entreprise concernée, qui en plus est hébergeur et pas éditeur, et de se substituer aux tribunaux pour lui imposer des retraits de contenus.

Avec le nouveau gouvernement, on se rend compte que les travers que l'on attribuaient à Nicolas Sarkozy sont en fait dus, structurellement, au mode de fonctionnement des élus. En effet, on se rend compte que les socialistes font exactement la même chose, et le pire, c'est qu'ils sont moins bons que Sarkozy. En tout cas, le changement, c'est pas pour maintenant.

vendredi 4 janvier 2013

Le modèle d'Apple

Free vient d'actionner un nouveau "service" sur sa box, un bloqueur de pub. Le dispositif n'est pas nouveau (adblockplus équipe mes postes de travail sous firefox à ma grande satisfaction) mais ce qui change, c'est qu'il est actionné par défaut, et surtout, qu'il n'est pas paramétrable par l'utilisateur. Apparemment, il est même assez costaud, puisqu'il rend l'internaute invisible pour Google. En plus de chasser les pubs, cet outil semble aussi empêcher, partiellement au moins, la collecte des données personnelles des internautes.

Je suis d'abord resté perplexe sur les raisons de cette modification du fonctionnement de la freebox. Il est évident que c'est parfaitement voulu de la part de Free, que cela a été soigneusement préparé en amont et que c'est parfaitement assumé par la direction qui, comme par hasard semblait difficilement joignable ce soir. Mais pourquoi donc ce changement ? Free n'a rien à gagner à bloquer les pubs et à faire du tort à nombre d'éditeurs de services. Certains ont pu penser que c'est un nouvel épisode du bras-de-fer commercial entre Free et Youtube, en bisbille depuis de long mois pour des questions peering et d'échanges de données. Youtube envoie beaucoup plus de données vers Free que l'inverse, d'où un déséquilibre de trafic et un engorgement chez Free, qui doit alors redimensionner ses tuyaux. Le tout est de savoir qui paye pour le redimensionnement. Free ne voulant pas payer, il laisse, volontairement, des tuyaux trop étroits pour les contenus de Youtube, afin de provoquer des dysfonctionnements (d'où les problèmes pour charger une vidéo youtube quand on est chez Free).

Je crains malheureusement que ça aille bien plus loin. Pour créer des difficultés de chargement de vidéos Youtube, sans que cela affecte les vidéos dailymotion, Free ne pouvait faire autre chose que du filtrage (ou alors qu'on m'explique comment ils font). Comme personne ou presque ne semble s'être ému qu'ils violent ainsi allègrement les règles de la neutralité du Net, ils semblent avoir décidé d'aller plus loin, pour voir les réactions. Cela colle assez bien avec les méthodes de Xavier Niel, qui ne s'embarrasse guère avec la bienséance et le respect des règles si cela peut faire avancer ses affaires.

J'ai comme l'impression qu'on est devant un gros coup de force, avec une violation très nette de la philosophie de la neutralité du Net. Ce bloqueur de pub actionné par défaut et non paramétrable par l'internaute, c'est quand même énorme et c'est ni plus ni moins que du filtrage. Je vois ça comme un test de la part de Xavier Niel, pour voir jusqu'où il peut aller dans le filtrage. Si personne ne réagit, il ira encore plus loin, car c'est son intérêt d'exploiter son réseau au maximum. Si aujourd'hui, on ne réagit pas vigoureusement, demain, il faudra que tous, et pas seulement Youtube, crachent au bassinet pour accéder aux clients de Free. Bien entendu, il sera toujours possible de désactiver "le filtre". Mais combien le feront ? Déjà, combien sont capables de le faire ? Et puis c'est très confortable de ne plus avoir toutes ces pubs qui vous pourrissent la navigation, il y a donc un "service" rendu. Et si enfin, en désactivant le filtre, on réactive au passage les difficultés de chargement de certains contenus, l'affaire va être vite pliée. Mais ce ne sera pas la faute de Monsieur Niel, puisque l'utilisateur a le choix, puisqu'il peut désactiver. Et s'il n'est pas content, il peut aller chez un autre FAI. Ce faisant, il ne prend pas un grand risque, car l'immense majorité de sa clientèle est demandeuse du produit "sous contrôle" qu'il propose, permettant de consommer des produits culturels, de jouer en ligne et de consulter quelques sites en toute sécurité, garanti sans pubs et sans pédonazis.

Aussi sidérant que cela puisse paraitre, Xavier Niel semble en train, avec un culot monstrueux, de basculer sur le mode de fonctionnement d'Apple, en circuit fermé, où c'est lui et lui seul qui aura accès à l'internaute et à ses coordonnées bancaires, le seul à pouvoir le faire payer. Bien évidemment, l'accès à l'internaute sera possible, mais ne sera pas gratuit. Pour moi, ça va bien au delà d'une simple affaire de différend commercial avec Google, qui n'est que le paravent, le prétexte qui permettra de revenir en arrière si jamais un vent de refus se lève. Niel est quand même bien plus malin que Zuckerberg quand il s'agit de changer les règles du jeu à son profit...

mercredi 2 janvier 2013

Exil du désespoir ?

L'exil fiscal est devenu le sujet qui marche en ce moment, grâce au "détonateur" Gérard Depardieu. J'ai eu l'occasion d'en parler, mais ce billet n'épuise pas le sujet (heureusement d'ailleurs) et ma réflexion continue. Je persiste à penser que l'aspect fiscal est l'arbre qui cache la forêt, le prétexte pour ne pas se poser les bonnes questions.

Le premier problème, gravissime, est qu'un certain nombre d'entrepreneurs qui partent, nous en avons deux exemples très récents, Afflelou, et dans un tout autre style, Jean-Michel Jarre, le font parce que la France est devenue une périphérie. Le travail, le business est ailleurs, et si on veut rester dans la course, il faut aller là où les choses se font. En terme d'attractivité, la France est au fond du trou, et les mesures de l'actuel gouvernement ne vont certainement pas inverser la tendance, bien au contraire. Si les grosses entreprises parlent de délocaliser leurs cadres à hauts revenus, ce n'est pas pour des raisons exclusivement fiscales et financières. Si la France était vraiment "the place to be", ce n'est pas un surcoût fiscal qui ferait partir qui que ce soit. Tout comme ce n'est pas les aides publiques qui déterminent le chef d'entreprise à embaucher, mais bien les perspectives de croissance et d'activité de son entreprise. Tous les jeunes qui quittent la France à la sortie de leurs études, c'est parce que les perspectives sont meilleures ailleurs, que les salaires sont meilleurs, que la qualité de vie est meilleure. Mis à part la météo, Montréal explose Paris dans tous les domaines quand on est jeune diplômé sans le sou... et je ne parle pas de Londres pour les cadres de haut niveau. Politiquement, cela fait longtemps que la capitale politique de l'Europe, c'est Bruxelles. Il n'y a qu'à comparer la densité de lobbystes avec Paris !

Un deuxième problème se greffe sur le premier, celui d'un certain désespoir vis-à-vis de la France. Non seulement, ce n'est plus là que les choses se passent, mais en plus, ce pays se tire en permanence des balles dans le pied avec un acharnement désespérant. La France est un bien bloqué, engoncé dans ses conservatismes, chacun cherchant avant tout à préserver sa petite rente de situation. Cela fait des lustres qu'on sait que le modèle français sur-protège les insiders, au détriment des outsiders. Le droit du travail est un magnifique exemple. Licencier un CDI est compliqué, juridiquement, mais aussi politiquement, avec des gauchistes (qui ne connaissent rien à la vie réelle) qui hurlent à la mort au moindre plan social. Résultat, la fluidité n'est pas suffisante et surtout, quand on sait qu'on aura du mal à se défaire d'un salarié, on y regarde à plusieurs fois avant de le prendre. Pareil pour les locataires. Vu comment c'est compliqué d'expulser, on sélectionne drastiquement à l'entrée. A chaque fois, c'est au détriment de ceux qui sont "hors du jeu", qui débutent ou qui n'ont pas les appuis et les clés du système.

La France est aujourd'hui dans la panade, et aurait besoin d'une grande remise à plat. Le Canada a connu ça dans les années 80 et 90. Ils ont su opérer de vastes réformes, qui n'ont pas toujours été faciles. La Suède aussi, a su prendre des virages serrés. Pour ce qui est de la France, c'est le vide total. Notre élite politico-administrative est désespérante. Aucun souffle, aucune vision, aucune alternance possible. Quand je regarde les membres des cabinets ministériels socialistes, je vois des clones de ceux qui occupaient la place sous Sarkozy (ça arrive que ce soient les mêmes). On voit les mêmes pratiques, les mêmes recettes. Le plus triste, c'est qu'en plus d'être des clones de l'ancienne équipe, les nouveaux locataires du pouvoir sont techniquement moins bons. Alors qu'il faudrait renverser la table, on a en François Hollande un sous-Sarkozy qui cède aux mêmes travers. Quelle différence fondamentale entre les débats sur l'identité nationale qui stigmatisent les musulmans, et ceux sur les taxes à 75% qui stigmatisent les riches et la "Finance" comme des profiteurs à qui il faudrait faire rendre gorge ? A chaque fois, on désigne un bouc émissaire à la vindicte de ses soutiens électoraux, afin de souder le groupe.

Je suis maintenant "trop vieux" pour partir comme ça. Des enfants encore jeunes, une certaine expérience professionnelle, un (petit) carnet d'adresse, partir à l'étranger est plus compliqué et plus "couteux". Mais c'est la première fois que je me dis que, célibataire et sans enfants, avec 10 ans de moins, je partirais bien loin de ce pays désespérant de conservatisme. Si les français veulent crever à petit feu, je respecte leur choix, mais je ne m'y associe pas. Et puisque les choses ne bougent pas, et bien c'est moi qui vais bouger. Une fois qu'on est parti, on fait ses racines ailleurs, et le retour n'est pas garanti.

La France est un pays bloqué, figé dans ses archaïsmes et ses "avantages acquis". Et en plus, il est en nette perte de vitesse sur tous les plans, économiques comme culturels. Pourquoi rester ? La question se pose réellement et pour certains, malgré tout l'attachement qu'ils peuvent avoir pour leur pays, c'est le départ qui est la meilleure perspective.