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mardi 30 avril 2013

Des graines aux pigeons

François Hollande, se rendant compte des dégâts politiques des lois de finances de l'hiver dernier sur le segment "chefs d'entreprise" a voulu opérer une opération séduction, afin d'amadouer un peu ce public qui a été particulièrement traumatisé par la première année de présidence socialiste. La fronde des pigeons n'a été que la partie médiatiquement visible d'une inquiétude réelle du monde de l'entreprise, devant une équipe gouvernementale qui non seulement, ne sait pas ce qu'est une entreprise, faute d'y avoir mis les pieds un jour, mais en plus, prétend tout régenter avec un biais idéologique très à gauche.

Il a donc organisé un grand raoût à l'élysée, avec plein d'annonces censées faire plaisir aux chefs d'entreprises, et notamment à ceux qui ont gueulé cet automne. Pour être certain de ne pas se planter, Fleur Pellerin a fait plancher depuis janvier, les représentants de ce milieu, avec comme mission de rédiger la lettre au père Noël. En clair, on a demandé au public concerné ce qu'il faut lui donner pour avoir la paix sociale. Un grand classique, qui permet une belle opération de communication, mais où l'intérêt général n'en sort pas nécessairement grandi. En effet, les demandes d'un public précis n'est pas forcément l'intérêt général, souvent c'est plutôt leur intérêt très catégoriel qui l'emporte, et tant pis s'il y a des dégâts collatéraux. Cette fois ci, je dois reconnaitre que même si certaines mesures sont un peu pipeau, dans l'ensemble, les intentions sont bonnes et ne lèsent personne. Les "experts" qui ont travaillé et proposé ont été corrects et n'ont pas demandé à être gavés, comme trop de lobbies (au hasard les cultureux).

La première demande est qu'on oriente davantage l'épargne des français vers la création d'entreprise, en réorientant les outils déjà existants. C'est pragmatique, et la solution est là : créer des outils clairement identifié "investissement dans les PME" où l'épargnant lambda, qui n'a ni le temps ni les compétences pour gérer ses investissements, puisse quand même investir dans ce segment de l'économie. Personnellement, je n'ai pas d'argent à investir, mais j'en aurais et je voudrais participer au financement des PME et stars-up, je serais bien ennuyé, car je n'ai aucun produit vraiment simple et clairement identifié. Au moins, PEA et assurance-vie, je sais ce que c'est, et si j'ai juste une case ou deux à cocher dans mon formulaire pour qu'une partie des placements aille vers les entreprises, c'est très bien. Il y a un véritable gisement inexploité, faute d'outils pour toucher l'investisseur lambda, qu'il n'est pas bien difficile de convaincre de prendre quelques risques "pour le bien de l'économie". Après tout, entre payer encore plus d'impôts ou faire quelques placements à risque pour relancer la machine économique, mon choix est vite fait ! L'idée d'inciter les grandes entreprises à investir dans les jeunes pousses est également bonne, mais c'est un peu triste de devoir le faire par un crédit d'impôts, donc sur fonds publics, alors que c'est l'intérêt bien compris des grosses boites que d'avoir un terreau de PME et de stars-up dans leurs secteurs.

Les changements fiscaux sont vitaux, et les mesures annoncées par Hollande sur les plus-values ou sur le statut des Jeunes entreprises innovantes vont dans le bon sens. Le problème est triple sur cette question de la fiscalité. La première problématique, qui n'est pas la plus essentielle, est celle du poids financier du prélèvement. Il est évident que moins on paie d'impôts, mieux on se porte. Tout le monde voit donc avec intérêt et bonheur tout diminution de la pression fiscale. La deuxième problématique, qui arrive loin devant dans les réclamations des chefs d'entreprises, c'est la complexité du droit fiscal, qui fait perdre du temps et génère coûts et stress. Le chef d'entreprise, notamment dans la PME, souhaite avant tout se consacrer au maximum au développement de son business et déteste tout ce qui est paperasse et dossiers à remplir. Notre droit fiscal est devenu une usine à gaz monstrueuse, avec tellement de niches qu'il faut sans cesse calculer pour savoir quelle option prendre, avec à la clé des documents à fournir et un risque important de contrôles. Hollande a pris l'engagement qu'il n'y ait plus de contrôles fiscaux systématiques quand une entreprise demande à bénéficier du Crédit impôt recherche. Voilà un petit truc qui sera réellement utile. Si en plus, le ministre du Budget pouvait continuer à mettre la pression pour qu'on évite au maximum les contrôles tatillons pour des bouts de chandelles, on aura fait de gros progrès. La troisième problématique est celle de la stabilité du droit. En France, notre droit fiscal est à un stade avancé de la maladie de Parkinson, et c'est dramatique. Quand on monte un plan d'affaires, on le fait sur la base du droit existant, et toute modification du droit entraine une modification de l'équilibre de l'entreprise. Si on pouvait adopter un moratoire sur certaines dispositions, en s'interdisant de les modifier pendant deux ou trois ans, là encore, on aura fait beaucoup !

La suppression de fichiers banque de France, notamment celui qui recense ceux qui ont connu un dépôt de bilan est une bonne idée, et l'état d'esprit qui l'anime, offrir une deuxième chance après un échec non fautif, va dans le bon sens. Mais cela nécessite une révolution culturelle dans les esprits, ce qui est loin d'être gagné. Cela nécessite aussi que les banques acceptent de jouer le jeu, car le problème de fond est l'accès au crédit. Si les banquiers continuent à être frileux dans leurs accords de crédits aux créateurs d'entreprises, ils trouveront toujours les moyens de détecter ceux qui sont "à risque". Cette suppression du fichier 040 de la Banque de France, c'est juste casser un thermomètre, mais pas dit que cela aura des effets profonds. Mais symboliquement, c'est très vendeur auprès du public visé par Hollande...

Par contre, pour ce qui est des visas "créateurs d'entreprises" et de l'aide à l'internationalisation, je rigole doucement. Les facilités administratives pour ceux qui veulent investir en France, c'est la moindre des choses, et ce n'est pas cela qui compte dans la décision d'investir en France. Je suis à peu près certain que cette mesure va être transformée en usine à gaz administrative et ne jouera absolument pas le rôle qui lui est assigné. Pour ce qui est des "maisons de l'international", je rigole doucement. Ça existe depuis très longtemps, on a plein, même trop de structures, et mettre tout le monde sous le même toit, sans la moindre fusion de structures, ça ne mène pas loin. Pour améliorer les choses, il faudrait tout supprimer, et mettre en place dans chaque pays une structure légère, composée de contractuels connaissant bien le pays, avec un seul mot d'ordre : se mettre au service des entrepreneurs qui viennent demander quelque chose, sans avoir de dossiers à faire remplir, de reporting compliqués à rendre à une hiérarchie pesante.

Enfin, on a comme d'habitude les mesures qui font hurler de rire tellement elles sont ridicules. La palme revient cette fois ci, à l'unanimité du jury et au premier tour, à l'idée de mettre en place une formation à l'entreprenariat en collège et en lycée. Et qui va le faire ? les profs d'économie, fonctionnaires n'ayant jamais vu de près la moindre entreprise, pour qui les saines lectures, c'est le Monde diplomatique et Alternatives économiques ? A hurler de rire !! La proposition de créer un fond spécial, à la BPI, pour la création d'entreprise dans les cités, c'est pas mal non plus. Encore faudrait-il qu'il y ait des créations d'entreprises dans ces cités, et que les chefs d'entreprises connaissent l'existence de ce fond et trouvent le chemin du guichet. C'est mission impossible ou presque, et on renforce encore la complexité du dispositif d'aide à la création d'entreprises. Plutôt de créer une nouvelle aide spécifique, il faudrait en fusionner un maximum afin de renforcer la visibilité de celles qui restent.

Au final, l'ensemble n'est pas trop mauvaise, les experts des tables-rondes ont plutôt bien travaillé. Là où j'ai plus de doutes, c'est sur la capacité des socialistes à comprendre réellement le monde des entreprises et des entrepreneurs, et à tenir le cap des mesures annoncées. La lutte pour la simplification et la stabilité fiscale doit être permanente, car les fonctionnaires de Bercy ne savent que raffiner la norme. Pour l'accès aux financements, il faudra aussi s'y tenir et ne pas se mettre à surtaxer les instruments d'épargne utilisés par les particuliers. Ce train de mesures aurait été annoncé en juillet dernier, j'aurais applaudi des deux mains. Il arrive quand même après plusieurs épisodes désolants, où les socialistes ont affiché, non seulement une méconnaissance du monde de l'entreprise, mais aussi une indifférence totale, voire un mépris pour les créateurs d'entreprise.

lundi 29 avril 2013

Lendemain de mariage pour tous

Le projet de loi sur le mariage pour tous est adopté, une seconde phase commence, celle de "l'après". Les manifestations ont été des réussites, malgré des dérapages finalement assez limités et quelque part, inévitables dans ce type d'évènement. Les "veilleurs" nous le disent, "quelque chose s'est levé", des réseaux se sont mis en place, ont mené une action efficace. Certes, le mariage pour tous est passé, mais la mobilisation des anti a permis de refermer la porte des réformes sociétales. Jean-Marc Ayrault vient d'en prendre acte en renvoyant la PMA aux calendes grecques. Je doute très fortement que le texte sur la famille, annoncé comme la deuxième étape de la réforme, ne voit le jour. Que faire maintenant, c'est la grande question pour les antis.

Chez les opposants à ce texte, la tentation est grande de maintenir la pression, de capitaliser sur ce succès de la mobilisation, et d'aller plus loin. Tous les messages venant de ce camp indiquent clairement que l'heure n'est pas à la démobilisation et au retour dans les foyers. Frigide Barjot laisse entendre qu'elle va poursuivre en politique, et parle d'une candidature aux municipales. Cela ne sera pas facile.

Les premiers scuds n'ont pas tardé à tomber, sous la forme d'un déshabillage en règle de Frigide Barjot dans les médias, où sa vie privée est balancée sans la moindre pudeur et encore moins de bienveillance. C'est vrai que l'écart entre ce qu'elle est réellement et l'électorat catholique conservateur qu'elle vise est assez abyssal. Frigide Barjot, candidate à Versailles, ça fait un score sans doute ridicule. Les attaques ont aussi comme but de la décourager à se lancer dans la conquête du pouvoir. Qu'elle soit l'égérie médiatique d'un vaste mouvement de contestation, c'est très bien, mais qu'elle ne s'avise pas de sortir de son rôle, car elle prend des risques. Elle entre en concurrence avec des gens sans scrupules, pour qui le pouvoir n'est pas un jeu. On se retrouve dans la même configuration que Coluche en 1980. Tant que sa candidature à la présidentielle n'était qu'une blague, tout le monde trouvait ça drôle. Mais quand des sondages ont commencé à lui donner 15% d'intentions de vote, il s'est pris des peaux de bananes qui l'ont très vite dissuadé de continuer la blague. La conquête du pouvoir implique d'y être préparé, d'être blindé et de ne pas avoir trop de "casseroles". Frigide Barjot est en train de l'apprendre à ses dépens.

La suite va être compliquée, car une fois le texte promulgué, les premiers mariages célébrés et la coupure estivale arrivée, il va falloir faire redémarrer la machine. J'ai été frappé, lors de la deuxième lecture, de l'absence de manifestations en journée aux abords de l'Assemblée nationale. Tout commençait vers 19 heures, à l'heure de la sortie des bureaux. En fait, les "manifpourtous" sont des gens qui travaillent, ont des familles, et sont finalement assez difficilement mobilisables. On peut y arriver, sur un gros coup, après une longue période de préchauffage. Je crains fort, pour les organisateurs, qu'ils ne soit pas possible de maintenir un tel degré de mobilisation sur le long terme. Il va rester des contacts, un sentiment d'avoir vécu quelque chose de fort. Un peu comme les JMJ de 1997 pour les catholiques. Les réseaux qui se sont renforcés à cette occasion n'arriveront sans doute pas à "transformer l'essai".

Pour arriver à émerger en politique, il faut des leaders capables de continuer à exister sans mobilisation dans la rue, qui tiennent le choc de la vie politique. Il faut aussi un message politique rassembleur et qui ne se limite pas à un sujet particulier. Sur ces deux plans, les anti-mariage pour tous sont un peu faiblards, voire au delà. Comme leaders connus, et donc capables de survivre médiatiquement, on a Frigide Barjot, mais on l'a vu plus haut, elle va sans doute exploser en vol et se retirer de la scène politique sous la pression (et c'est le mieux à faire pour son équilibre psychologique). On a aussi Tugdual Derville, qui s'est également fait une belle notoriété. Ils ont aussi ressorti Christine Boutin du frigo, mais à 69 ans, sans mandat et sans avenir politique, elle n'ira pas loin. Bref, pas grand chose de solide n'émerge pour porter le mouvement au delà de la période de mobilisation. Sur le plan des idées, Tugdual Derville tente de placer son concept d'écologie humaine (sur lequel je n'ai aucun avis), mais je vois mal comment bâtir un projet politique d'ensemble qui puisse parler à d'autres qu'à la communauté "catholique conservatrice". Le grave défaut de ce mouvement "anti-mariage pour tous" est d'avoir une assise beaucoup trop étroite. Quand on regarde les images des manifs, c'est blanc (pas de personnes de couleur ou très peu) c'est propre sur soi, ça respire les quartiers bourgeois et la sortie de la messe. Impossible de ratisser électoralement en dehors de ce milieu, tant le mouvement a été identifié à cette couche de la population. Même en faisant le plein des voix, ça n'ira pas chercher loin.

Ce mouvement qui vient de naitre et cherche à entrer dans la vie politique se fera sans doute assez vite croquer par les grands prédateurs. Les leaders de l'aile droite de l'UMP, mais aussi d'anciens du FN, celui du courant légitimiste à l'ancienne (Maurras, Barrès et la messe en latin) vont se précipiter sur cette proie fragile, pour s'empresser de la récupérer. Les meilleurs éléments ont sans doute déjà été repérés et vont se voir proposer des investitures ou de bonnes places sur les listes UMP aux municipales, avec des chances sérieuses d'être élus. Pour certains qui étaient déjà élus, ils vont avoir le choix entre monter une liste "spécifique" et au mieux, fusionner avec un poste de 8ème adjoint, soit être numéro 2 ou 3 de la liste UMP, avec au bout un accès à l'équipe restreinte qui exerce réellement le pouvoir, avec d'autres investitures pour la suite aux cantonales et aux régionales de 2015. Quand on est jeune, ambitieux et qu'on a un peu talent, on n'hésite pas une seule seconde...

samedi 27 avril 2013

Sus aux teutons

Le Parti socialiste vient de se tirer un missile nucléaire dans le pied, avec ce projet de texte, qui a fuité, concernant les relations à avoir avec l'Allemagne. Proposer une "confrontation" avec l'Allemagne, c'est de la bêtise à l'état pur. Et le pire, c'est que ce n'est pas le délire de quelques apparatchiks idéologisés, c'est relayé par le président de l'Assemblée nationale, numéro 4 de la République française. On vient encore de descendre d'un cran dans la décomposition politique de la gauche française.

Le lien avec l'Allemagne est le moteur de l'Europe. Tous ceux qui observent un tant soit peu les institutions européennes savent qu'un projet soutenu par la France et l'Allemagne a fait un grand pas pour obtenir une majorité. A l'inverse, un projet dont ni l'Allemagne ni la France ne veulent, aura bien du mal à trouver une majorité, et si c'est le cas, ça ressemblera à un attelage baroque entre Angleterre, Italie, Espagne et quelques autres pays. Jusqu'ici, l'entente a toujours été de mise, et même s'il y a parfois eu des frictions liées aux tempéraments des responsables politiques, globalement, le tandem a bien fonctionné. Les conséquences d'une rupture de l'axe franco-allemand seraient dramatiques pour la France et pour l'Europe. L'Allemagne devra se trouver un autre partenaire, qui pèse au moins aussi lourd que la France en terme de voix, et ce nouveau partenaire, ce ne peut être que les anglais. On a déjà vu ce que cela donnait, lors du dernier budget européen, où la décision a été prise entre Merkel et Cameron, laissant Hollande sur la touche. Je ne vais pas m'étendre plus loin, mais si Hollande et les socialistes commettent l'erreur de rompre l'axe franco-allemand, ce sera une faute historique, absolument impardonnable !

Pour l'instant, Certains semblent avoir encore un peu de jugeote, comme Ayrault qui fait ce qu'il peut pour réparer les dégâts. Malheureusement, les dégâts sont faits. Une relation diplomatique se distend progressivement, par petites touches. Cette affaire est un coup de canif de plus, qui même rattrapé, laissera une cicatrice. Les termes employés n'ont rien de diplomatique, et sont même insultants pour les allemands. On peut penser ce qu'on veut de leurs choix politiques, ne pas les approuver, mais avant de balancer des trucs dignes d'un blog militant de gauche, on analyse un peu et on cherche à comprendre. Dans les attaques socialistes contre l'Allemagne, on ne sent aucune réflexion de fond, juste des propos de café du commerce sur "l'égoïsme" allemand. Au passage, Cameron se prend le qualificatif de "thatchérien", qui fleure bon la disqualification militante : c'est l'héritier de Margaret, pas besoin d'en dire plus, rien qu'avec ça, il est le mal incarné. Le summum de la connerie est de faire ça maintenant, alors que les allemands sont en pleine campagne électorale. Si on veut jouer au bras-de-fer avec les allemands, je sais parfaitement qui va gagner. On est au delà de la maladresse et même de l'amateurisme...

Cette idée de provoquer une "tension démocratique" avec l'Allemagne est absurde et idiote. Peut-on m'expliquer, au parti socialiste ou chez Claude Bartolone, comment on fait concrètement ? On sait tous que l'Union Européenne n'a pas un fonctionnement très démocratique, et que tout se joue dans les négociations entre États. Je vois mal comment les élections européennes pourraient servir à une confrontation entre deux grands pays, quand on sait que ce vote se joue sur des enjeux nationaux. Est-ce qu'il y aurait là une stratégie du PS pour sauver la mise l'an prochain, avec le slogan "en votant PS, vous votez contre l'Allemagne et la grosse Angela" ? Je n'ose l'imaginer, mais en même temps, je me dis qu'au PS, tout est devenu possible, y compris le pire.

Le document et les prises de positions montrent clairement que sur le fond, le PS est à sec, faute d'avoir travaillé. On le savait déjà, mais c'est une démonstration éclatante qu'il n'y a plus de pensée politique structurée au Parti socialiste. L'indigence intellectuelle de ce document est sidérante, on est au niveau du tract militant dans une primaire cantonale. Aucune analyse, aucune perspective, aucune proposition. On sonne juste la charge contre des "méchants" en les accusant d'être responsables de ses malheurs et de sa propre impuissance politique. En clair, les socialistes cherchent à se dédouaner des résultats économiques de la France depuis qu'ils sont au pouvoir, en faisant porter la responsabilité de leur échec à notre principal allié européen. C'est de l'irresponsabilité complète. Cela viendrait d'un parti d'opposition, passe encore (quoi que...) mais là, ça vient du parti au pouvoir, et en plus, qui n'a pas encore un an d'exercice du pouvoir, et à qui il reste théoriquement 4 ans !

Par ce document, on voit que certains au Parti socialiste, et parmi les plus hauts responsables, font le choix de la fuite en avant idéologique. On voit aussi que l'emprise de François Hollande sur ses troupes est faible, voire inexistante. Etre le parti au pouvoir implique de faire attention à ce qu'on écrit, à ce qu'on publie. Et si certains peuvent ne pas vouloir respecter cette règle, il est du rôle du patron de leur faire entrer ça dans le crane, y compris en tapant. On pouvait reprocher beaucoup de choses à Sarkozy et à l'UMP entre 2007 et 2012, mais un truc comme ça ne serait jamais arrivé ! C'est bien d'être pluraliste, démocratique, d'avoir des débats "ouverts et sans tabous", mais quand on est au pouvoir, il faut parfois savoir mettre une sourdine et renvoyer certains débats à des temps ultérieurs (quitte à ce que ça pète à la gueule quand on soulève le tapis, une fois dans l'opposition).

Le pouvoir en place est en pleine déliquescence. Si des dérapages comme celui-ci se reproduisent, c'est l'explosion. On est en plein dans l'effet de souffle de l'affaire Cahuzac. Comme pour une bombe nucléaire, vous avez d'abord l'impact "classique" qui fait beaucoup de dégâts, puis après, vous avez les retombées radioactives, qui sont encore pire. On sent une panique chez les dirigeants socialistes, pris dans la nasse entre les scandales divers et variés, les chiffres du chômage qui sont catastrophiques, sans aucune perspective à long terme, avec un chef qui bat des records d'impopularité sans que l'on sache comment il peut rebondir. Le Parti socialiste est un navire mal conçu, qui n'a pas pris assez de vivres pour la traversée, qui se retrouve pris dans une tempête avec un capitaine qui n'assure pas, et surtout, ne rassure pas. L'image du capitaine de pédalo était vraiment prémonitoire. C'est exactement ça !

mercredi 24 avril 2013

Concours de la meilleure PPL Cahuzac

Les députés de droite ont été toujours été de grands producteurs de propositions de loi, la plupart d'ayant aucun intérêt, si ce n'est de faire parler du député qui l'a déposée. La droite est également spécialiste des lois faits-divers, ces textes de loi destinés à répondre à une émotion médiatique, en faisant croire qu'on agit pour résoudre le problème. La combinaison de ces deux facteurs a donné des résultats absolument spectaculaires sur l'affaire Cahuzac, qui a donné lieu à un véritable concours Lépine de la proposition de loi au sein du groupe UMP. Je vous lire ici la sélection, à vous de juger de la meilleure (ou de la pire...), avec plusieurs catégories.

Dans la catégorie "création d'un délit de parjure", nous avons Thierry Lazaro. Elle est taillée sur mesure pour Cahuzac. Daniel Fasquelle a aussi la sienne, qui est un peu plus large mais dans le même esprit. La plus belle est sans contestation possible celle de Pierre Morel-à-L'Huissier, qui devrait renvoyer une bonne partie de la classe politique, locale et nationale, en correctionnelle. La villiériste Véronique Besse propose de créer une prestation de serment devant les assemblées pour les ministres, avec des sanctions possibles s'ils mentent devant les assemblées parlementaires.

Dans la catégorie "inéligibilité à vie, voire au delà", nous retrouvons Pierre Morel-à-L'Huissier, qui une fois de plus, ne fait pas dans le détail. Tous inéligibles à vie quand on est condamné pour un délit financier. On retrouve aussi Thierry Lazaro, qui propose l'inéligibilité ceux qui ont menti. Cette PPL va piquer les yeux de tous les juristes, car insérée dans le code électoral, elle créé une inéligibilité qui n'est pas basée sur une condamnation effective, ni même sur des faits clairement établis par une autorité judiciaire. Fernand Siré est plus soft, et propose que l'on doive fournir son extrait de casier judiciaire dans le dossier de candidature aux élections, mais veut aussi mettre l'inéligibilité (10 ans seulement, il est bon prince) dans la Constitution et dans le code électoral. Lionnel Luca propose la même chose, mais en inscrivant carrément cela dans la Constitution.

Dans la catégorie "anti-retour", Daniel Fasquelle frappe fort, en demandant qu'un ministre qui démissionne, après avoir menti devant la représentation nationale, doit passer devant la cour de justice de la République, qui peut décider de le déchoir de son mandat. Il a trouvé l'idée tellement bonne qu'il en a fait une deuxième version, une sorte de "PPL de repli".

Un vrai feu d'artifice, qui montre que la droite est toujours très en forme pour écrire avec les pieds des propositions de loi débiles et juridiquement intenables...

mardi 23 avril 2013

Enfin fini ?

Le texte du projet de loi sur le mariage entre personnes du même sexe a été adopté définitivement. Reste le passage devant le conseil constitutionnel, mais ne rêvons pas, il ne sera pas censuré. Il sera promulgué et entrera en application. Je dois dire ici mon soulagement que ce soit enfin fini, tellement ce texte, mais surtout les débats autour m'ont profondément gavé (surtout à la fin). Chez tous les protagonistes, mais particulièrement chez les anti, le cerveau était en mode off. Que de bêtises et d'âneries j'ai pu entendre, avec souvent un ton pontifiant et absolument sur de soi. Cela en devenait risible tellement le décalage était grand entre la certitude que l'on percevait dans le ton, et l'énormité de ce qui pouvait être proféré. C'est la vie politique telle que je la déteste, lorsque l'émotion la plus brute et la plus conne prend le pas sur l'intelligence et le recul. Dans cette affaire, aucun camp n'en sort véritablement vainqueur.

Certes, la gauche a réussi à faire passer la mesure, et pourra la mettre à son bilan. C'est sans doute à peu près tout ce qu'elle pourra afficher, ce qui est bien maigre. Les débats dans l'hémicycle et dans le pays auront permis de souder un peu le parti socialiste. Quelques personnalités auront tiré leur épingle du jeu, en ayant montré leur épaisseur et leur étoffe. Je pense à Christiane Taubira, la ministre, à Jean-Jacques Urvoas, le président de la commission des lois, ou encore à Erwann Binet, le rapporteur. Mais cette victoire n'est pas sans un coût élevé. Le texte aura "clivé", c'est le moins qu'on puisse dire. "Moi président, je serai président d'un pays apaisé". Raté ! Le milieu homo, qui a réclamé ce texte à cor et à cris sera sans doute assez peu reconnaissant au pouvoir socialiste, une fois l'euphorie retombée. Cette loi sera considérée comme la moindre des choses, la réalisation d'une promesse acquise. Ils voudront passer à l'étape suivante, et se montreront aigris et ingrats s'ils ne l'obtiennent pas. Finalement, le PS n'aura pas de remerciements pour l'avoir fait, mais se serait fait taper dessus s'il ne l'avait pas fait. Le plus gros souci, c'est qu'il a fallu mettre beaucoup d'énergie et griller beaucoup de cartouches sur cette réforme. Je ne suis pas certain qu'il reste assez de carburant dans le réservoir pour aller à l'étape suivante et poursuivre les réformes sociétales. Certes, le pouvoir socialiste à gagné sur ce texte, mais il risque fort de ne pas y en avoir d'autre derrière.

A droite, les anti-mariage pour tous auront perdu sur le fond : le texte est passé, et la plupart sont lucides, on ne reviendra jamais dessus. Mais cela aura permis une assez belle mobilisation de la frange conservatrice, qui aura vécu de "grands moments", de ceux dont on parle encore 30 ans après, entre "anciens combattants". Politiquement, cette droite dure, mais pas extrême, est en état de marche, avec des réseaux militants, des leaders, une cohésion qu'elle n'avait pas. Elle bénéficie de l'ossature que forme la communauté catholique, très investie dans le mouvement, qui lui donne une cohésion d'ensemble. Le pouvoir socialiste va se mordre les doigts pendant les 4 ans qui restent d'ici 2017 d'avoir mis en selle cette frange de la droite, qui sera sans doute le fer de lance d'autres contestations de sa politique. Pour le reste de la droite, c'est le naufrage. Les conservateurs ont occupé tout l'espace, la droite libérale a été absolument inaudible, car elle n'a pas osé parler. Les dernières semaines, et notamment la deuxième lecture à l'assemblée ont crispé cette frange libérale, qui sentait bien la radicalisation des conservateurs, qui creusait encore davantage un fossé déjà existant. Ce n'est pas par hasard que ce sont les copéistes qui ont été en pointe dans les débats parlementaires. Si la droite libérale veut continuer à exister, il va bien falloir qu'elle se lance, et qu'elle arrête de se taire et de laisser les autres occuper la place. A force de ne rien dire, de ne rien proposer d'autre que l'abstention, on finit par disparaitre.

L'extrême droite n'a pas profité de l'affaire. Le fond de commerce de Marine Le Pen, c'est la crise, le désespoir des classes populaires face au chômage et à la misère. On ne l'a guère vue et entendue sur le mariage pour tous, et ceux qui se sont mobilisés ne sont clairement pas dans sa mouvance. De ce fait, la part de son électorat qui s'est investie, la vieille extrême droite de Maurras, l'a fait derrière d'autres leaders, avec d'autres courants dont elle peut se rapprocher, justement du fait de ce combat partagé. Contrairement à Jean-Marie Le Pen, dont c'était la terre de prédilection, cette droite aristo-réactionnaire n'est pas la tasse de thé de Marine Le Pen, qui fait davantage dans le populisme. On peut donc imaginer que les réacs bourgeois pourraient rejoindre ce courant conservateur, très bien incarné par Christine Boutin, en le droitisant. On assisterait alors à une recomposition de la droite de la droite, avec Marine Le Pen et les poujado-populiste, Boutin et les conservateurs-réacs, ne laissant finalement qu'assez peu de choses à Jean-François Copé, qui est peut-être le vrai perdant si les militants anti-mariage, les Boutin-Barjots, décident de ne pas rallier l'UMP mais de se lancer en autonomes (ce qu'ils semblent avoir envie de faire).

Il encore trop tôt pour voir clairement comment les choses vont évoluer, mais cette mobilisation anti-mariage pour tous aura été un accélérateur de mutations déjà en cours et un facteur de recomposition du paysage politique à droite. Il y aura encore bien des secousses et des réactions, tant de la droite libérale (je l'espère !) que de l'extrême droite. Tout dépendra aussi de la survie de ce mouvement, de sa capacité à se structurer. Ce bel attelage Boutin-Barjot peut très bien exploser dans les prochains mois (c'est probable même). Il restera quand même que le courant "conservateur" dans la typologie de René Rémond, aura connu un revival qui durera.

lundi 22 avril 2013

Prendre les gens pour des cons

Jean-François Copé vient d'annoncer qu'il cessait ses activités d'avocat. Officiellement, c'est pour se consacrer pleinement à ses activités politiques, parce que la situation de la France est grave.

J'appelle ça se foutre de la gueule du monde !!

Jean-François Copé est avocat depuis maintenant plusieurs années. Il a commencé par exercer dans un grand cabinet d'avocat, dans une fonction de "médiation". Autant le dire clairement, comme avocat d'affaires et carnet d'adresse sur pattes. Une forte odeur de conflits d'intérêts, pour ne pas dire pire, émane de ces activités.

En 2010, une première attaque a lieu contre les cumuls avocat-député, car beaucoup se sont engouffrés dans la brèche. Un premier débat a lieu dans la foulée de la publication du livre de Martin Hirsch, Pour en finir avec les conflits d'intérêts, visant très explicitement Copé. Cela se termine par un coup d'arrêt à la passerelle, en 2011. Sentant que les choses arrivent en pleine lumière et que ce n'est jamais bon pour les affaires, Copé a prudemment quitté le cabinet Gide en fin 2010, tout en restant avocat, domicilié au cabinet de sa soeur, elle aussi avocate. Aujourd'hui, une nouvelle offensive a lieu sur ce sujet, avec une pression pour rendre public le patrimoine. La pression est une nouvelle fois mise sur Copé, qui y répond en annonçant l'arrêt total de ses activités d'avocat.

A chaque fois, l'excuse officielle est "j'ai trop de travail", je souhaite me concentrer sur mes mandats.

Entre 2007 et 2010, Copé est maire de Meaux, président de l'intercommunalité, président du groupe majoritaire à l'Assemblée nationale, avec un activisme important de sa part. Etrangement, il trouvait le temps de faire l'avocat. En 2010, il arrête le cabinet, mais garde une activité, dont on ne connait pas la nature, et dont on ignore donc si elle a continué à lui prendre du temps, alors même qu'il justifiait sa sortie du cabinet Gide par la volonté de dégager davantage de temps. Aujourd'hui, la justification est encore celle-là, la question du temps, qu'il souhaite désormais consacrer aux affaires politiques.

Si Copé, a davantage de temps libre, c'est bien maintenant qu'il est dans l'opposition, où le job de député est moins prenant (quoi que, avec toutes les erreurs de la majorité...) que quand il était un pilier de la majorité parlementaire. Je ne vois en quoi sa charge de travail, sur le plan politique, à changé depuis 2012, ni en quoi la situation du pays s'est tellement dégradée qu'il faille, là maintenant, abandonner des activités privées d'avocat. Au passage, il flingue complètement ses déclarations de 2010, puisque s'il ressent le besoin d'arrêter ses activités d'avocat pour dégager du temps pour sa famille politique, c'est qu'il avait encore un volume d'affaires et d'activité non négligeable. Donc, soit il avait continué à brasser des affaires en 2010, et il s'est moqué du monde à cette époque, soit il avait arrêté quasiment complètement, et c'est maintenant qu'il se moque de nous. L'excuse du "je dois me concentrer sur mes mandats", ça ne marche qu'une fois !

Tout cela ne tient pas la route, ça crève les yeux. La vraie raison de ce retrait, c'est que Jean-François Copé, en très bon animal politique qu'il est, sens que ça ne tiendra plus longtemps, et qu'il va falloir arrêter complètement (du moins pour un temps) ce cumul d'activités, dont le principe même ne passe plus. La première fois, il a cru qu'un simple recul suffirait, mais là, visiblement, il va falloir en faire plus. A chaque fois, le recul a lieu au dernier moment, et est millimétré pour ne pas aller plus loin que nécessaire dans le sacrifice des lucratives activités privées. Comment Copé pense-t-il faire croire à qui que ce soit qu'il est sincère quand il dit que c'est pour mieux se consacrer à son activité politique ? Comment peut-il croire convaincre à une quelconque conversion sur la transparence et la lutte contre les conflits d'intérêts ?

Le décalage est tellement énorme, l'excuse tellement bidon...

samedi 20 avril 2013

Nouveau naufrage en vue à gauche

Un nouveau naufrage politique attend le Parti socialiste et le gouvernement, il s'agit de la Banque publique d'investissement. L’ambiguïté de départ vient d'éclater au grand jour, et vu les acteurs de cette nouvelle farce, ça devrait être grandiose. Deux lignes politiques s'affrontent autour de cette BPI. Pour les uns, que j'appelle les "technocrates", c'est un outil pour rationaliser les investissements publics et éventuellement, injecter un peu plus d'argent public dans l'économie française, mais en respectant ce qu'on peut appeler une "saine gestion", c'est à dire de ne pas dilapider le capital. Pour les autres, les "politiques", qui entendent faire de cette BPI un camion de pompiers pour éteindre les incendies sociaux dans les entreprises dont la fermeture fait beaucoup de bruit dans les médias, et où ils n'ont plus les outils pour arriver en sauveurs.

Rien que sur cette ambiguïté, ça va péter, mais en plus, le choix des acteurs va rendre la déflagration assez formidable. Les technocrates ne vont certainement pas vouloir se transformer en organisme de défaisance, récupérant tous les canards boiteux de France afin de garantir les emplois. D'abord, ce n'est pas du tout leur culture. Ils sont, en profondeur, des gestionnaires prudents, qui se veulent les gardiens du bon usage des deniers publics. Ils sont dressés à ça depuis leur plus jeune âge, c'est le cœur de leur conscience professionnelle. Ils ne lâcheront jamais. De l'autre coté, vous avez Ségolène Royal et Arnaud Montebourg, deux politiques à l'état chimiquement pur, pour qui c'est le choix politique qui prime, et l'intendance doit suivre. Pas besoin de vous faire un dessin...

A la fin, ce sont les technocrates qui gagneront. Pour plusieurs raisons. La première est qu'ils sont indispensables pour faire tourner la machine, et que les élus n'ont personne à mettre à leur place. Je ne connais aucun technicien compétent dans ce domaine qui s'aventurerait à accepter ce poste en sachant qu'il aura tous les technos de Bercy, de la Banque de France et de la Caisse des dépôts à lui tirer dans le dos. C'est tout simplement suicidaire. Ensuite, la BPI, c'est un 50/50 entre l’État et la Caisse des dépôts. Cela veut dire que nos politiques ne sont pas seuls maîtres à bord, et doivent composer, au sein des structures de décision, avec d'autres. Enfin, les technocrates ont le temps pour eux, alors que les politiques ont un horizon plus limité, 2015 au mieux. Un défaite électorale de Ségolène Royal la ferait dégager de son poste, puisqu'elle est là comme présidente de conseil régional, au titre de la représentation des collectivités territoriales. S'il fallait en plus d'autres arguments, on peut raisonnablement penser que la demande des politiques de soutien à fonds perdus des canards boiteux industriels n'est pas très euro-compatible (l'UE interdit les aides d’État faussant le libre jeu de la concurrence). Bref, les politiques ne peuvent pas gagner, tout juste peuvent ils obtenir des technocrates quelques aumônes, qui leur permette de faire croire qu'ils sont influents et qu'ils ont sauvé des emplois. On peut penser que les entreprises en difficulté en Saône-et-Loire et en Charente-Maritime ont plus de chances de se retrouver sur le haut de la pile, mais c'est à peu près tout !

On va donc au clash, et sans attendre en plus. Il ne peut se terminer que par une humiliation pour les imprudents politiques. On le voit, ça crève la vue, Montebourg et Royal vont dans le mur en klaxonnant, ce qui fera rejaillir leur échec sur l'ensemble du gouvernement et de la gauche. Mais c'est plus fort qu'eux...

vendredi 19 avril 2013

La séance de la Honte

Cette nuit, l'Assemblée nationale a terminé l'examen, en seconde lecture, du projet de loi sur le mariage pour tous, dans une ambiance absolument lamentable. Une honte. Cette photo, prise par un député PS anonyme, résume bien ce que fut l'attitude du groupe UMP, du moins des quelques ultras présents dans les travées, et qui ne sont en rien représentatifs de ce groupe. On y voit des députés descendant faire le coup de poing contre un commissaire du gouvernement (le directeur des affaires civiles et du sceaux au ministère de la Justice) pour un regard de travers. Ceux qui figurent sur cette photo doivent avoir honte, ce matin...

La honte est à plusieurs titres. D'abord la violence physique, qui est inexcusable, quel que soit le lieu, quel que que soit le prétexte. On peut tourner autour du pot tant qu'on veut, arguer de toutes les provocations, c'est toujours celui qui cogne en premier qui a tort ! Ce qui est grave, c'est que le rôle du Parlement est justement d'exprimer et de canaliser la violence des affrontements politiques, pour éviter qu'ils ne débouchent sur des affrontements physiques et violents. Or, en se livrant eux-mêmes à des violences au sein de l'hémicycle, les députés manquent à leur rôle suprême, qui est justement d'exprimer des clivages et des affrontements tout en désamorçant le potentiel de violence et de débordement. Malheureusement, sur la question du mariage pour tous, cette scène n'a été que le point d'aboutissement d'une faillite complète, qui a vu des députés préférer aller à la manifestation que dans l'hémicycle, et en revenir dans l'état d'esprit, échauffé, de manifestant, et non pas de parlementaire.

C'est aussi une honte pour le groupe UMP, dans son entier, présents bien entendus, mais aussi absents. L'UMP s'est fait complètement déborder par les plus extrémistes et les excités, et leur a laissé le champ libre. Je comprends parfaitement que face à cette escalade dans la bêtise militante, à laquelle nous avons assisté sur ce texte, certains préfèrent rester chez eux et ne pas s'associer à ces dérapages. Sauf qu'à un moment donné, quand ça dérape vraiment trop franchement, il faut que des voix s'élèvent pour dire que ça va trop loin, et que la "solidarité" de groupe ne va pas jusqu'à laisser dire n'importe quoi, et surtout, jusqu'à accepter la violence physique. Les incidents de cette nuit, le coup de poing, mais aussi la longue litanie d’imbécilités qui ont pu être prononcées par des députés UMP engagent l'ensemble du groupe, si aucune voix ne s'élève, au sein du groupe, pour s'en désolidariser. Se taire, c'est cautionner ce qui s'est passé et l'endosser, quand bien même on était absent de l'hémicycle, ou quand bien même on est resté assis à sa place au moment de l'incident violent.

C'est une honte pour le parti UMP, et la droite républicaine dans son ensemble, que d'avoir laissé le champ libre à sa frange extrémiste, que de ne pas avoir eu le courage, face à ces excités, de dire qu'ils ne pensaient pas comme eux. Quand on entend dire que des manifestants ont été "gazés", alors qu'ils ont pris un peu de gaz lacrymogène, quand certains disent qu'il y a eu des violences policières, mais que personne n'a été hospitalisé, c'est excessif. J'aurais aimé qu'une voix courageuse, au sein de l'UMP, prenne le contre-courant de cette logorrhée militante et remette les choses à leur juste place. Il y a eu des dérapages du côté des manifestants à cause de quelques éléments radicaux, qui n'étaient en rien représentatifs de l'ensemble des manifestants, qui étaient calmes et respectueux des consignes. Mais il n'y a pas eu non plus de violences policières. Pas de morts, même pas de blessés !

La question, en cette fin de débat sur le mariage pour tous, ce n'est plus tellement pour ou contre le texte en lui-même (de toute manière, c'est plié) mais c'est de se positionner par rapport aux propos et postures des manifestants et de leurs leaders. J'attendais des parlementaires qu'ils sachent prendre de la hauteur par rapport à la base, pour justement faire la part des choses et porter une parole modérée, donc crédible et audible auprès du plus grand nombre. Non seulement ils ne l'ont pas fait, mais en plus, ils se sont complètement alignés sur la base, en lui courant après, montrant ainsi qu'ils ne sont pas leaders mais à la remorque d'un mouvement social. La plus belle faillite politique est celle-là, car l'UMP n'a rien à gagner à coller ainsi à un mouvement extrémiste et radicalisé. Non seulement elle n'y gagnera pas beaucoup chez les militants radicaux, qui considèrent cet alignement comme "normal" et étant la moindre des choses, mais elle y perdra chez les modérés, qui vont lui reprocher de s'être compromis avec des pratiques et des attitudes qui leurs déplaisent profondément.

Autant sur la première lecture du texte, l'UMP n'a pas trop mal joué, autant elle a fait naufrage en deuxième lecture, en se laissant entraîner par la radicalisation d'un petit noyau de militants qui ne sont certainement pas représentatifs de toute la droite, tant sur le plan des idées que des méthodes.

mercredi 17 avril 2013

La transparence contre la consanguinité

Le Cahuzac show de hier soir a été une goutte d'eau de la catégorie qui fait déborder le vase, sur les méfaits de la Comm' et la servilité des journalistes. Cela met en lumière un vrai problème, celui de la consanguinité des élites du pays. Que ce soit dans la politique, la haute administration, les grandes entreprises ou les médias, on trouve les mêmes personnes, sortant des mêmes écoles et des mêmes milieux, souvent même circulant entre les différentes sphères au fil de leur carrière, avec la particularité, une fois entrés dans le circuit, de ne jamais en sortir, d'être toujours recasés (sauf faute gravissime). J'ai été frappé, à mon niveau, de la similitude de profil entre les membres des cabinets ministériels de droite, et ceux "de gauche" qui les ont remplacés en 2012. Parfois, j'ai retrouvé les mêmes personnes !

Cette consanguinité est pourtant loin d'être nouvelle. C'est même le mode de fonctionnement "normal" de la société française, depuis avant même la Révolution française. Elle fait même l'objet d'une acceptation de la part de la population, à deux conditions. Que cette élite s'occupe de ses affaires, mais ne viennent pas toucher aux statuts et autres "avantages acquis" du peuple et ne fasse donc pas de réformes d'ampleur qui aient un impact trop important sur les modes de vie et les habitudes du peuple. La deuxième condition est que les gamelles doivent toujours être pleines. En échange, il y a un véritable abandon de pouvoir, qui se traduit par un refus de prendre en mains des responsabilités. Regardez donc cette manie bien française de se tourner immédiatement vers l'Etat dès qu'il y a un problème, et d'attendre tout de lui, sans même chercher à se prendre en mains et à résoudre collectivement le problème. Regardez ces syndicats français, qui pendant longtemps, ont vécu dans l'irresponsabilité la plus totale (et comparez avec les syndicats allemands).

Le peuple ne demande pas des salaires astronomiques, mais il faut qu'il y ait un minimum de prospérité et de croissance, avec plein emploi et pouvoir d'achat. Quand les deux conditions sont remplies, l'élite peut s'adonner à ses petits jeux de pouvoirs et aux délices de la consanguinité, le bon peuple ne grogne pas trop. Le dernier exemple en date est la période des 30 glorieuses, où il y a bien eu quelques bouffées de chaleur, comme le poujadisme ou mai 68, mais le soufflé est retombé très vite. Quand on regarde les pratiques des élus de l'époque (ce n'est pas si vieux) et qu'on les transposent en 2013, ils finissent tous en correctionnelle. Cahuzac, c'est du pipeau à coté des valises de billets qui ont pu circuler dans les années 60. Jacques Chirac, c'est juste la fin d'un système, celui qui a commencé "avant" la crise et qui a fini par se faire rattraper parce que ça ne passait plus à la fin de sa carrière.

Inutile de vous dire qu'aujourd'hui, l'une des deux conditions n'est plus remplie. La crise économique, qui dure déjà depuis pas mal de temps, et est devenu aigüe depuis 2008, a provoqué une rupture du pacte. Les élites ont donc été sommées de mettre fin au chômage de masse, et de rétablir le pouvoir d'achat. Pour des raisons très complexes, les élites n'ont pas réussi, ou pire, n'ont pas cherché à réussir. D'où un fossé grandissant et un ressentiment de plus en plus fort, qui se traduit par un rejet des élites. De fait, on supporte de moins en moins les connivences et petits renvois d'ascenseurs, d'autant plus que cette élite ne souffre pas trop de la crise, alors que le peuple s'y enfonce. Il ne faut pas s'en cacher, le peuple est encore dans l'optique de "rétablir" le pacte, et de continuer comme avant. L'alternative est de changer les élites de manière assez radicale, encore faut-il avoir une élite de substitution. La situation est donc bloquée, car la demande sociale n'est pas de changer la gouvernance, mais de rétablir un équilibre ancien. Tout ce que peut faire le peuple, et il le fait, c'est de mettre la pression, notamment dans les urnes. Pour le reste, la solution est aux mains de l'élite, au sens très large.

C'est de l'intérieur que le changement peut venir, soit du cœur même, soit des périphéries de l'élite, si bien entendu, on veut changer les choses et réformer en profondeur ce pays complètement bloqué. Je doute franchement que l'on ait quelque chose à tirer de ceux qui sont au centre du système, dans les grands corps de l’État, dans les appareils des partis politiques (et qui occupent de ce fait des places de parlementaires et d'élus locaux), dans les grands médias parisiens. Ils font preuve d'un autisme assez ahurissant. Même les plus jeunes, ceux qui ont mon âge, voire moins, semblent suivre la voie, sans réelle volonté, ou capacité à changer les choses. Il faut donc dynamiter le système, et c'est finalement assez simple...

La clé, c'est la transparence,la vraie, celle à la Médiapart, où on balance du lourd et du gênant. Mais c'est aussi celle que le Canard enchainé a pratiqué pendant longtemps, et qu'il pratique de moins en moins. Il faut dévoiler, à tous les étages, sur tous les sujets, rendre les processus de décisions transparents et traçables. Il faut dévoiler les liens entre décideurs, mais également publier les dossiers techniques qui alimentent la décision, afin que chacun puisse connaitre les tenants et aboutissants d'une décision publique, et puisse isoler clairement l'apport du décideur, les choix qu'il a réellement fait, parce qu'il avait le choix entre plusieurs options. Cela ne veut pas dire lui retirer ce droit de choisir, cela veut dire, savoir réellement ce qu'il a décidé, afin de pouvoir, ensuite, réellement l'évaluer. Dans beaucoup de cas, bien plus nombreux qu'on ne le pense, le fait que "ça va se voir" empêche bien des turpitudes...

Le mouvement est en marche, certes de manière encore parcellaire et chaotique. C'est wikileaks, c'est Offshore leaks, pour les grosses opérations. C'est aussi l'un des buts de l'open data. Dans le milieu politique, on a une fenêtre de tir pour imposer une plus grande transparence des élus, même si ça part sur de mauvaises pistes pour l'instant. L'information est de plus en plus présente. Il faut que des gens s'en emparent, la décryptent, l'expliquent. Je ne compte pas trop sur les journalistes, soit parce que ce boulot ne les intéressent pas, soit parce qu'il ne sont pas armés. Ils ne sont de toute manière qu'un maillon de la chaine, celui qui récupère l'info et assurent la partie la plus "risquée", celle de publier et d'assumer les conséquences, parfois désagréables et potentiellement dangereuses. Il y a des publications qui ne plaisent pas à des gens puissants, qui ont les moyens de faire taire des personnes "ordinaires". Avec les journalistes, c'est plus compliqué. Imaginez un instant que ce ne soit pas Médiapart qui ait publié l'affaire Cahuzac, mais moi, sur mon modeste blog. J'aurais été immédiatement broyé !

Il faut donc qu'une vaste communauté se mette en place autour de cette volonté de transparence, qui consiste, la plupart du temps, à rendre intelligible aux autres des processus, des informations que l'on maitrise du fait de compétences particulières, souvent de part sa profession. C'est un boulot énorme que de transformer ainsi les données brutes en données exploitables pour rendre les décisions publiques intelligibles. C'est une autre manière d'envisager le pouvoir et son exercice, plus démocratique, en ce sens que le citoyen n'a pas plus de droits et de pouvoirs, mais peut mieux les exercer, car il est en mesure de demander des comptes précis à ses élus. La consanguinité prospère au sommet parce qu'il n'y a pas de contrôles et pas de sanctions.

C'est là que d'autres pays peuvent nous inspirer, non pas pour les copier servilement et plaquer maladroitement leurs modes de fonctionnement, mais pour se rendre compte qu'un pays peut être dirigé autrement que par une oligarchie consanguine. Mais la solution viendra d'abord d'une volonté de reprendre des responsabilités et de les assumer, en réorganisant le pouvoir, c'est à dire en le décentralisant et en le déconcentrant. On retrouve cette culture politique là au sein du monde numérique, un peu comme une pépinière qui peut essaimer à la faveur du renouvellement générationnel, quand les "digital native" arriveront, mécaniquement, aux manettes. Pour ça, il faut se bouger, chacun à son niveau, pour oeuvrer en faveur de la transparence et de la libre du diffusion du savoir et de la connaissance... dont la maitrise a toujours été au cœur des mécanismes du pouvoir.

mardi 16 avril 2013

Le Cahuzac show

Cette après midi, BFM TV a diffusé une interview de Jérôme Cahuzac, la première depuis sa démission et son craquage. Je l'ai bien entendue regardée. Je n'y ai rien appris, sinon qu'il a pris la décision de démissionner de son mandat de député. C'est la seule information que l'on retire de cette interview, pour le reste, il déroule sa version. Il a fait du black, il y a 20 ans, et il s'est retrouvé coincé avec son boulet aux pieds, ne sachant pas s'en débarrasser. Il a donc essayé de le cacher, puis s'est enfoncé dans le déni. Puis, il a accepté de venir ministre du Budget, par ambition, par goût du pouvoir, parce que cela aurait été trop difficile de dire non. Tout cela est crédible, peut-être vrai.

Sauf que...

C'est trop beau, ça tombe pile comme il faut et ça s'emboite trop bien pour trop de gens. Déjà pour Cahuzac, qui n'avoue que de la dissimulation fiscale, mais pas de la corruption, comme certains le disent. Pour le président de la République, qui peut continuer à dire que c'est la faute d'un homme, et qu'en plus, il ne savait rien. Cahuzac bat sa coulpe, reconnait sa "faute morale", démissionne de son mandat et disparait du paysage et on tourne la page. Trop facile ! Et comment croire Cahuzac quand on revoit sa réponse aux députés, en décembre 2012, lors des questions au gouvernement ? Ce type n'a pas compris que sa parole n'a strictement plus aucune crédibilité, quand bien même il joue la comédie à la perfection, avec les trémolos d'émotion dans la voix.

Et puis ça pue tellement l'opération de communication. Ils ne s'en cachent même pas. On a le nom de celle qui a tout organisé, comme par hasard celle qui a traité le cas "DSK", dont la chute ressemble beaucoup à celle de Cahuzac. A chaque fois, un leader plein d'avenir (et de talent, il faut le dire) mais avec une "part d'ombre" qui amène à une "faute morale" dont les conséquences éclaboussent l'ensemble de sa famille politique. A chaque fois, cela se termine par une mise à l'écart, et une relative clémence judiciaire, et surtout, un rafistolage d'image mené à grand frais par les plus grosses boites de comm' de la place de Paris. Ce soir, trop de détails montraient qu'il n'y avait pas grand chose de spontané. Le choix de BFM et de RMC, comme par hasard ceux qui avaient trempé dans le première tentative d'esquive, avec le JDD. Un cahuzac bien bronzé, bien maquillé, et quoi qu'on en pense, sans doute parfaitement briefé et entrainé. Face à lui, un interviewer complaisant (pléonasme me direz-vous) qui lui permet de dérouler son discours sans la moindre relance gênante.

Le summum de l'indécence a été ce tapage fait autour de l'interview, dès le début de l'après midi, le gros teasing, les députés PS que l'on fait intervenir en direct de l'Assemblée avant même la fin de l'interview. Et, sur le plateau juste après, Nadine Morano pour commenter...

Dans l'affaire, les trois parties ont pensé pouvoir toucher leur bénéfice. Cahuzac a bénéficié d'un temps d'antenne pour faire son show sans contradiction, la communicante a montré qu'une fois de plus, elle est au coeur du système, qu'elle fait du "bon boulot" (elle va pouvoir augmenter ses tarifs) et les "journalistes" (j'ai honte de leur donner ce qualificatif) ont pu faire un pic d'audience, qui va faire grimper les tarifs pour les annonceurs. Tout le monde devrait être content, sauf que...

Faut pas nous prendre pour des imbéciles ! On commence à voir les opérations de comm', surtout quand comme cette fois-ci, elles ne se cachent même pas. On ne croit plus ce que dit le personnel politique, Cahuzac encore moins que les autres. On ne se fait aucune illusion sur la "déontologie" des médias, qui ont pour but exclusif de faire de l'audience, pour la monnayer auprès des annonceurs. Bref, ce soir, malgré les qualités de comédien de Cahuzac, malgré la crédibilité des explications de fond, je n'ai été convaincu de rien. Pire même, mes soupçons sont ravivés sur le fait qu'on se fout de ma gueule, et que les choses ne peuvent pas être aussi simples, qu'on nous enfume et qu'on nous cache des choses.

L'intervention de Cahuzac n'a rien arrêté, rien refermé. Le mal est beaucoup trop profond et les remèdes des agences de comm' ne sont plus efficaces. Un peu comme les antibiotiques, qui ne font plus d'effet, car les bactéries sont devenues résistantes. En général, c'est mauvais signe pour le malade, qui ici, est la démocratie française...

lundi 15 avril 2013

Reniement socialiste

La conférence des présidents de l'Assemblée nationale vient de décider de mettre le temps programmé pour la deuxième lecture du projet de loi relatif au mariage entre personnes du même sexe. L'instauration de ce temps programmé est un reniement de plus pour la majorité socialiste, car comment qualifier autrement le fait d'utiliser un mécanisme dont ils ont dit tout le mal qu'ils pouvaient au moment de sa mise en place, en 2009 ? Les débats sur la première lecture, qui ont duré 110 heures en séance, et qui ont été une véritable épreuve physique pour la majorité, ont eu raison d'une volonté pourtant affichée, en 2012, de ne pas utiliser l'outil. Un reniement de plus...

Je vois là le signe de l'irresponsabilité de notre classe politique (la droite n'est pas mieux que la gauche sur ce plan, malheureusement) qui n'est pas capable de créer des consensus sur les réformes nécessaires. Entre 2002 et 2012, la gauche, alors dans l'opposition, a hurlé contre des réformes de la droite, comme par exemple les retraites, le temps législatif programmé ou encore les peines plancher et la rétention de sureté ou la législation sur les expulsions de sans-papiers. Après un an de pouvoir, qu'est ce qui a changé sur ces sujets, où pourtant la gauche s'est montrée virulente ? Rien, strictement rien ! Aucune réforme pénale n'est venue détricoter de manière significative le durcissement pénal et les lois faits-divers sur la récidive, sur les retraites, la gauche va garder la réforme, et sans doute l'accentuer. On expulse toujours autant de sans-papiers et les conditions de rétention ne semblent pas avoir beaucoup changé.

Il y a des sujets sur lesquels des réformes sont nécessaires, et globalement, quelque soit le parti qui est au pouvoir, les solutions seront à peu près les mêmes. La seule différence notable serait l'habillage, et jouerait davantage sur l'acceptabilité que sur le fond. La réforme des retraites est l'exemple même. Les évolutions démographiques et la persistance d'un chômage de masse rendent le financement des retraites intenable : moins de cotisants et plus d'ayant-droit, il n'y a pas 36 solutions, mais 3, que l'on doit faire jouer simultanément, le choix politique résidant dans le dosage entre les 3. On peut réduire les pensions des retraités, augmenter les cotisations des actifs et retarder le départ à la retraite, où un cotisant devient ayant-droit. La quatrième solution, utilisée à tire-larigot, celle du financement par la dette n'était plus possible. La droite a fait des choix que la gauche n'aurait pas forcément faits, mais gauche ou droite, une réforme aurait eu lieu.

La droite a donc fait sa réforme, avec toute l'impopularité qui va avec, car quand il s'agit de restreindre des droits et de faire payer plus, c'est rarement populaire. Qu'a fait la gauche ? Elle a attaqué sur le principe même de la retraite, en critiquant la mesure la plus visible, celle du recul de l'âge de départ à la retraite. Bien entendu, elle n'a fait aucune proposition de remplacement à l'époque, refusant d'assumer que le choix de ne pas toucher à l'âge de départ à la retraite impliquait d'utiliser plus lourdement sur les autres. Elle a fait de la démagogie, en disant aux personnes concernées par cette réforme ce qu'elles avaient envie d'entendre, à savoir que si eux revenaient au pouvoir, on reviendrait à la situation antérieure. Une fois revenus au pouvoir, les socialistes se sont bien rendus compte (ils le savaient déjà d'ailleurs) qu'ils ne pouvaient pas revenir à la retraite à 60 ans pour tous. Ils ne l'ont donc pas fait.

Le souci, c'est qu'ils ont fait cela sur beaucoup de choses. Trop pour rester crédibles...

Nous sommes là au coeur du drame politique français, le manque flagrant de courage de la classe politique. Nos élus sont des trouillards, qui refusent d'assumer les responsabilités. Ils sont champions pour tenter de se dédouaner : c'est toujours la faute à quelque chose d'autre quand ils n'ont pas résultats attendus. C'est la faute à l'Europe, la faute à la crise. Quand un parti politique est dans l'opposition, il atteint des sommets d'irresponsabilité, en jouant la démagogie qui est d'aller toujours dans le sens du mécontentement. C'est tellement facile ! Mais tout se paie, car quand on revient au pouvoir, on doit traiter les problèmes, et affronter les mécontentements, comme par hasard ceux qu'on a flatté pendant qu'on était dans l'opposition.

Les socialistes se retrouvent aujourd'hui à devoir prendre des virages à 180° par rapport à l'époque où ils étaient dans l'opposition, après s'être fait élire sur les positions qu'ils tenaient dans l'opposition. Je ne leur reproche pas de s'attaquer aux réformes et de prendre des décisions impopulaires mais nécessaires. Simplement, je constate que leur irresponsabilité passée les amène à des changements de cap très délicats, voire impossibles à expliquer aux populations concernées. Cela pose un problème de légitimité politique si la base ne comprend plus, et donc n'adhère plus. A force de se renier, le PS a perdu, en moins d'un an, une grande partie de sa légitimité politique, et donc de sa capacité à faire passer des réformes difficiles.

Être dans l'opposition, ce n'est pas se laisser aller et faire n'importe quoi pour gagner la prochaine échéance électorale. C'est aussi et surtout se préparer à revenir au pouvoir, en menant un travail de fond sur son corpus idéologique, sur son programme. C'est aussi prendre des positions sur le long terme, comme par exemple résister à la tentation du gain de court terme en s'opposant frontalement à une réforme impopulaire. Bien souvent, c'est faute d'avoir fait le travail de reconstruction idéologique que l'on se trouve réduit, pour continuer exister, que l'on court après les gains à court terme. C'est très exactement la situation de la gauche française. Elle en paie aujourd'hui le prix...

vendredi 12 avril 2013

Un Concordia législatif

Le conseil constitutionnel vient de rendre sa décision concernant le bonus malus énergétique de la PPL Brottes. Comme il fallait s'y attendre, c'est la censure complète. Tout le dispositif est à la poubelle. Ce n'est pas faute d'avoir prévenu avant, un peu comme quelqu'un sur la cote, qui prévient le capitaine d'un paquebot qu'il s'avance dans des eaux dangereux, et que ça ne passera pas. On se retrouve avec un naufrage digne du Concordia...

Les parlementaires UMP avaient avancé un certain nombre de griefs, une avalanche même. Après avoir écarté les objections de procédures émises par les sénateurs, qui ne tenaient pas la route de toute manière, il a censuré sur la base de l'atteinte à l'égalité devant les charges publiques. Il n'a ainsi pas eu à répondre aux autres objections concernant la nature exacte (fiscale ou pas) de ce bonus-malus. Deux torpilles ont suffit à couler le paquebot, qui certes, présente encore bien, vu de l'extérieur, ce qui permet à la ministre d'essayer de sauver le truc en disant que ce n'est pas le principe qui est mis en cause (ce qui est vrai, jamais l'UMP n'a critiqué l'objectif) mais juste les modalités. Mais comme on va le voir, le torpillage a été bien fait, et le paquebot n'est sans doute pas réparable.

La censure s'est faite sur deux points précis, le fait que seuls les particuliers sont concernés, à l'exclusion des professionnels et notamment des activités tertiaires. Comment justifier que suivant qu'il soit utilisé à des fins privées ou professionnelles, un même appartement peut se voir appliquer, ou pas, un bonus-malus sur ses consommations d'énergie. A partir du moment où le but de la loi est d'inciter à diminuer les consommations, parce que les énergies de réseau demandent de gros investissements, c'est tout le monde qui doit être touché. Rien qu'avec ça, on censure et c'est fini. Mais le Conseil constitutionnel a préféré mettre une deuxième balle, histoire d'achever la bête et de rendre le paquebot réellement irréparable. Il s'est penché sur la situation des logements collectifs, où dans 90% des cas, il n'y a pas de compteurs individualisés de chauffage, ni même de moyen de réguler individuellement le chauffage. Le conseil constate, perfidement, que l'objectif d'installer des compteurs individualisés dans tous ces appartements d'ici 2015 est quelque peu irréaliste. En conséquence, on aura un vrai déséquilibre entre ceux qui sont en pavillon et ceux qui sont en habitat collectif, car les deux régimes sont différents. Si l'un des deux régimes ne concerne que quelques centaines de cas, c'est négligeable et ça passe. Par contre, 4 millions, c'est trop. Et si cela ne suffisait pas, le Conseil constitutionnel relève que techniquement, le dispositif "immeubles collectifs" n'est pas au point. C'est sans doute là que le bât blesse le plus, car on voit mal commencer concevoir un dispositif "immeuble collectif" qui tienne la route, et si on enlève les immeubles collectifs du dispositif, c'est la censure pour causse d'atteinte à l'égalité, puisqu'au regard de l'objectif de la loi, il n'y a aucune raison de ne pas y inclure les immeubles collectifs, comme il n'y a aucune raison d'exclure les professionnels. C'est imparable !

On a sans doute atteint ici les limites de la complexité technique, un peu comme les dernières lois de finances ont atteint les limites du confiscatoire en matière fiscale. Notre droit est à bout de souffle, notre administration est devenue un monstre bouffi et obèse, qui a perdu toute souplesse. Finalement, on se demande sur la "chasse aux normes" et à l'excès de règlementation n'est pas devenu une nécessité vitale, tant il devient de plus en plus difficile de réformer quoi que ce soit.

mercredi 10 avril 2013

Désaccordage de violons

La cacophonie continue au sein de la majorité concernant les mesures à prendre sur la moralisation de la vie politique. Ce matin en conseil des ministres, Jean-Marc Ayrault a fait une communication sur les grandes lignes du projet de loi qui est annoncé pour le 24 avril prochain. Dans la foulée, le président a tenu une conférence de presse, où il notamment abordé ce sujet.

Le premier constat, qui saute aux yeux est celui de la cacophonie. Alors que Ayrault annonce en conseil des ministres que l'on va vers une interdiction de principe au cumul d'une activité privée et d'un mandat parlementaire, avec des exceptions, voilà que François Hollande, dans sa conférence presse post-conseil des ministres, nous dit qu'il envisage juste de renforcer un peu les actuelles interdictions qui existent, mais n'envisageait pas de renverser le système actuel d'autorisation de principe en faveur d'une interdiction de principe.

Sur le fond, il y a du bon et du moins bon dans les annonces qui ont été faites.

Je suis tout à fait d'accord avec la création d'une vraie autorité indépendante, qui traite les déclarations d'intérêts et de patrimoine des membres du gouvernement, des parlementaires (même si risque de coincer au niveau constitutionnel) les membres de cabinets et les hauts fonctionnaires. On peut très bien y adjoindre les compétences de la commission de déontologie de la fonction publique, qui s'occupe du pantouflage des fonctionnaires qui partent dans le privé, celle de la commission des comptes de campagne, qui a la haute main sur le financement de la vie politique. Cette haute autorité aurait ainsi une vue complète sur la question de la déontologie des milieux politiques et de la haute fonction publique.

Reste à voir comment les choses vont se mettre en place. Il faut d'abord que cette nouvelle autorité soit dotée de vrais moyens, financiers, juridiques et humains et qu'elle soit réellement indépendante. Le mieux, pour cela, serait de l'inscrire dans la constitution (on y a bien mis le défenseur des droits). Il faut aussi qu'elle ait le courage d'agir et d'utiliser les moyens dont elle dispose. Là c'est plus compliqué, car tout dépend des personnes qui sont nommées. Si ces personnes veulent vraiment remplir leur mission, elles vont se faire des ennemies en grand nombre, car le coeur de leur mission va être de mettre fin aux petites magouilles et aux copinages consanguins de l'élite française. Hors, pour beaucoup de pratiques qui apparaissent scandaleuses aux "gens normaux", sont normales aux yeux des membres de cette élite. Parfois, c'est même la base de l'organisation des carrières et de la circulation des postes de pouvoir qui pourrait être remise en cause. On risque donc d'avoir à la tête de cette haute autorité des personnes pleines de bonne volonté, qui n'arriveront même pas à se rendre compte que certaines pratiques, normales, voire saines à leurs yeux, sont absolument scandaleuses aux yeux du public. Or, cette nouvelle haute autorité est d'abord faire pour répondre aux demandes et attentes du grand public, sous peine de passer complètement à coté de son rôle qui est de réconcilier les français avec leurs élites !

Concernant les conflits d'intérêts, je partage pleinement la position de François Hollande. Que l'on puisse devenir avocat en cours de mandat, et exercer ainsi des fonctions de lobbystes, tout en étant député, c'est absolument inacceptable. Il faut absolument resserrer les boulons et renforcer l'actuel dispositif des incompatibilités parlementaires. Mais il faut aussi l'accompagner d'obligation de transparence. Publier les déclarations de patrimoine est une erreur monumentale (qui pourrait bien plomber l'ensemble de la réforme). Ce sont les déclarations d'intérêts qu'il faut publier, en obligeant les hauts responsables politiques à les remplir de manière sérieuse et exhaustive, en sanctionnant lourdement le mensonge. Si, pour chaque décideur, on sait où sont ses intérêts personnels, ceux qui peuvent l'amener à préférer un intérêt privé à l'intérêt général qu'ils sont censés promouvoir, on empêchera bien des turpitudes !

Par contre, je suis très violemment opposé à la position de Ayrault, visant à interdire, par principe, le cumul d'activités privées avec un mandat parlementaire. Sur le principe même, j'estime que l'on couperait les parlementaires de la réalité de la vie sociale. C'est parce qu'ils ont une autre activité qu'ils peuvent sortir des milieux de la politique et fréquenter des "vrais" gens. Un député qui est aussi médecin, et qui fait une journée de consultations par semaine, rencontre des patients, qui ne viennent pas voir le député pour pleurer sur leur sort (ce qui donne aux députés une vision très biaisée des réalités, puisque seuls les mécontents viennent les voir). Sur un plan pratique, ça vite tourner au cauchemar, car vous pensez bien qu'une fois le principe d'interdiction posé, la liste des exceptions va devenir un inventaire à la Prévert. La France est la championne du monde des niches fiscales, il n'y a pas de raisons qu'on fasse autrement ici. D'où derrière un nid à contentieux, qui rendra la législation tellement opaque qu'elle ne sera plus opérationnelle. Si on veut permettre de faire n'importe quoi, sans le moindre contrôle, c'est la meilleure solution.

Enfin, ce changement de règle va tout simplement décourager les personnes issues du secteur privé à solliciter un mandat parlementaire. On leur demanderait donc de lâcher un emploi qu'ils aiment, qui parfois leur permet de bien gagner leur vie, pour signer un CDD de 5 ans, éventuellement renouvelable ? Déjà que c'est compliqué de susciter les vocations chez les cadres du privé, là, ça va devenir mission impossible. Mais le pire, c'est que, pour "faire passer la pilule" et "rétablir" un équilibre avec les fonctionnaires, le gouvernement propose que les fonctionnaires élus ne soient plus en détachement, mais en disponibilité. C'est un foutage de gueule complet. Le vrai équilibre, si on impose aux gens de privé, d'arrêter toute activité professionnelle, c'est d'obliger les fonctionnaires à démissionner de la fonction publique. Là, on sera vraiment dans l'égalité, où tous seront au même niveau à la fin du mandat.

J'attends avec une certaine anxiété, due à l'incertitude, la sortie officielle du projet de loi, le 24 avril prochain. Une fois de plus, le gouvernement se sera planté magistralement dans sa communication, avec des annonces contradictoires, annonçant d'un coté le meilleur et de l'autre le pire, sans que l'on sache quelle version est la bonne...

mardi 9 avril 2013

La bombe des déclarations de patrimoine

La panique s'est véritablement installée au sommet de l’État, et me fait craindre le pire. L'affaire Cahuzac commence à produire ses premiers "effets secondaires". Pour tenter d'apporter une première réponse médiatique, le gouvernement a annoncé la publication des déclarations de patrimoine des ministres. Non seulement cela ne présente aucun intérêt comme réponse au cas "Cahuzac", puisque sa déclaration était mensongère, mais en plus, cela provoque des réactions en chaine qui, pour le coup, impactent l'ensemble de la classe politique.

La réponse n'est pas adaptée à la question soulevée par l'affaire Cahuzac. En quoi cela changera-t-il les choses, dans le bon sens, que le public soit au courant du patrimoine des ministres et des hommes politiques ? Rien, strictement rien en ce qui concerne la moralisation de la vie politique. Cela n'empêchera pas les tricheurs de tricher, car il y a plein de possibilités de dissimuler des actifs, de blanchir de l'argent "mal acquis", à commencer par le train de vie. La vraie réponse à l'affaire Cahuzac, c'est la tolérance zéro, avec mise à l'écart dès que des soupçons raisonnablement fondés apparaissent, sans que cette mise à l'écart se fasse sous pression de l'opinion. Pas besoin de mesure nouvelle ou de changement législatif. Juste un peu de courage politique...

Par contre, les effets secondaires risquent de faire assez mal !

Tactiquement, François Fillon a tout de suite vu le coup à jouer, suivi par Wauquiez, en déclarant son patrimoine, et en mettant au défi Copé de faire de même. Ce dernier a prudemment reporté cette publication à après l'éventuel vote d'une loi l'obligeant à le faire. Un nouvel épisode du feuilleton "les feux de l'UMP" est en place, avec cette question récurrente des fillonistes, qui reviendra sans cesse : "mais pourquoi donc Copé ne veut-il pas faire la transparence ? A-t-il quelque chose à cacher ?". Le poison va petit à petit s’instiller, d'autant plus facilement que les soupçons existent, avec par exemple cette mystérieuse activité d'avocat, qui semble avoir été très rémunératrice. Il y a une faille chez Copé, c'est son rapport à l'argent et à la richesse. Fillon s'est empressé d'y verser de l'acide.

Deuxième effet secondaire prévisible, ça va "fact-checker", et fatalement, on trouvera des oublis, des imprécisions. Des évaluations, notamment de la valeur de biens immobiliers, seront contestées, obligeant les élus dont le patrimoine a été publié à se justifier, à faire expertiser. On va leur demander de préciser, par exemple de donner l'origine des fonds qui ont permis d'acquérir les biens, puis on demandera aussi ceux des conjoints, ascendants et descendants. Vu que la décision a été prise à la va-vite, sans cadre et sans limites, on peut aller très loin. Bref, ce ne sera que des ennuis en vue pour ceux qui ont été transparents. Cela ne risque pas d'encourager les autres à les suivre, et va encore renforcer l'énervement quand le gouvernement prétendra les obliger à publier, eux aussi, leur patrimoine.

Le troisième effet est la possible ligne de fracture, sur le sujet, entre le gouvernement et sa majorité parlementaire. La publication des déclarations de patrimoine a été décidée dans un moment de panique, sans concertation et sans ligne directrice. La logique voudrait que cette publication, qui ne touche que les membres du gouvernement, s'étende à tous les parlementaires. Les déclarations de patrimoine existent, les mettre en ligne n'est pas bien compliqué. Or, et cela s'est vu ce matin lors de la réunion du groupe PS à l'Assemblée nationale, les députés PS n'ont absolument pas, mais alors pas du tout, l'envie de voir publiée leur déclaration de patrimoine. Si le gouvernement insiste, cela peut tourner à la crise politique, car il est tout à fait possible que les députés refusent, et au final, on l'oublie parfois, c'est eux qui votent les lois... ou ne les votent pas. Imaginez un peu que le fameux projet de loi de moralisation de la vie politique, annoncé pour le 24 avril, soit rejeté par l'Assemblée nationale...

Quatrième effet secondaire, qui est un peu "le piège qui se referme". Quand les parlementaires ont fait leur déclaration de patrimoine, c'était avec des règles très claires : secret de la déclaration, pas ou peu de contrôles sur son contenu. Certains ont peut-être rempli cette déclaration avec légèreté, en mettant "néant" dans une case où ils auraient du mettre des choses (pas forcément des sommes astronomiques) ou ne déclarant qu'au dessus d'un seuil qu'ils considéraient comme significatif. Ils auraient certainement rempli avec beaucoup plus de sérieux une déclaration destinée à être rendue publique. Si toutes ces déclarations, destinées à restées secrètes, arrivent sur la place publique, elles vont être décortiquées de manière pas nécessairement bienveillante. Tout oubli sera considéré comme tentative de fraude, avec des personnes qui seront jetés en pâture et présentés comme des "nouveaux Cahuzac" alors qu'ils n'ont été que négligents (ce qui est déjà en soit une faute) mais pas des fraudeurs patentés. Vu l'hystérie qui règne sur ce sujet, j'espère que tous les ministres auront rempli très scrupuleusement leur déclaration, sinon, ils ont jusqu'à lundi pour le faire. Après, la chasse est ouverte, malheur à celui qui sera surpris à découvert.

Cinquième effet secondaire, on aura des commentaires sur le niveau de richesse des uns et des autres, avec une vague de critiques sur une classe politique composée de "nantis" et de "riches", de la catégorie de ceux que François Hollande dit ne pas aimer. La charge sera plus lourde contre la gauche, car dans l'imaginaire populaire, la droite défend les riches, donc c'est cohérent que le personnel politique ait du patrimoine et de l'argent. Par contre, le personnel politique de gauche est censé être du coté du "peuple" et des précaires. C'est plus délicat à justifier, quand on se dit "de gauche", d'être à l'ISF avec des comptes en banque biens garnis. On risque une aggravation de la fracture, qui existe déjà, entre le "peuple de gauche" et ses élus, surtout dans le contexte très spécifique de l'affaire Cahuzac.

Au final, on n'aura rien gagné, à part avoir donné plus de grain à moudre aux antiparlementaristes. La transparence, concernant les élus, provoque un résultat paradoxal : plus il y a de transparence, plus leur image se dégrade et la confiance des électeurs dans la classe politique diminue. La transparence pour la transparence est une grave erreur. Ce n'est qu'un outil, que l'on doit manier avec prudence, en laissant des choses dans l'ombre, car leur révélation pose plus de problèmes qu'elle n'apporte de solutions. Le but ultime doit être la mise en place d'un contrôle efficace, c'est à dire qui détecte et sanctionne réellement les fraudeurs. Pour cela, la solution réside dans la mise en place d'une autorité réellement indépendante, dotée de pouvoirs et de moyens conséquents. Cela, les politiques (quel que soit le pays) n'en veulent à aucun prix...

lundi 8 avril 2013

La révolution démocratique de Bruno Le Maire

Bruno Le Maire est un homme politique que je trouve plutôt intéressant. Il a été un bon ministre, il écrit plutôt pas mal, il est humainement sympathique. Son positionnement modéré me convient, ni centriste couille-molle, ni marchand de pain au chocolat. En plus, il semble vouloir essayer de redonner un peu de fond à la pensée de droite. Tout pour plaire, une belle promesse dont j'attends de voir comment elle va se concrétiser. Il vient de sortir, sur son blog, 12 propositions pour une révolution démocratique. PEG en a fait une critique assez acide (et parfois injuste). Même si je salue l'initiative, elle reste à mes yeux très perfectible, et vise parfois à coté de la plaque. Petit passage en revue des propositions, où il y a du bon et malheureusement beaucoup d'approximations.

Pour une démocratie efficace :

Réduire le nombre de députés de 577 à 400 et donner aux députés les moyens de contrôle du gouvernement et de proposition législative. Il y a trop de députés, c'est évident, et on passerait de 577 à 400 sans le moindre dommage pour le travail parlementaire. Actuellement, il y a entre 150 et 200 parlementaires qui "travaillent" réellement, c'est à dire participent à l'élaboration de la loi autrement que par de la présence passive en commission et en séance. Le problème n'est pourtant pas dans le nombre, mais dans la volonté de chaque parlementaire de prendre en mains son rôle. Il faudrait que Bruno Le Maire commence par montrer l'exemple. Son bilan d'activité depuis le début du mandat est minable... Le vrai sujet, c'est d'arriver à faire en sorte que les députés jouent réellement leur rôle et exercent leurs pouvoirs.

Inscrire dans la Constitution que le nombre de membres du gouvernement de la République française est limité à 15. Stop !! On arrête de faire joujou avec le texte de la constitution. Ce n'est pas un règlement intérieur, c'est un texte fondamental, dont le rôle est d'énoncer les libertés fondamentales et de fixer les grandes règles de répartition des pouvoirs entre les différentes autorités. Moins on touche à la constitution, mieux la démocratie se porte !

Supprimer un niveau d’administration en engageant la fusion des départements et des régions. Le problème n'est pas le nombre de niveaux d'administration, mais le fait que chacun se prend pour le patron sur son territoire et n'en fait qu'à sa tête. Le vrai souci, c'est que la répartition des rôles entre chaque niveau soit claire et RESPECTEE ! c'est loin, très loin d'être le cas. Ensuite, Il me semble que la formulation de la proposition révèle une confusion. Il y a d'un coté l'organisation de l'Etat et de l'autre, les collectivités territoriales. Parler des collectivités locales comme d'un "niveau d'administration" est une erreur de perception, ou alors un lapsus révélateur d'un jacobinisme qui ne me plaît guère.

Diviser par 2 le nombre des élus des intercommunalités. Même réflexion que pour les parlementaires, le nombre d'élus n'est pas tellement un souci, s'ils travaillent bien. Un élu, c'est le lien entre le pouvoir et la population, c'est un collectif qui doit d'un coté décider des grandes orientations, et de l'autre, surveiller le travail de l'administration pour que la mise en oeuvre ne trahisse pas les intentions et instructions. Quand on est trop nombreux, on délibère mal, c'est clair. Mais quand on est trop peu nombreux, on peut se retrouver vite coupés des réalités, de certains groupes sociaux, de certains territoires. Il faut donc trouver le bon équilibre, et ça ne passe pas nécessairement par une diminution du nombre, mais plutôt par un renouvellement de la manière de travailler. C'est seulement une fois qu'on saura comment il faut travailler que l'on pourra juger si on a trop ou pas assez d'élus.

Pour une démocratie renouvelée :

Inscrire dans la Constitution l’obligation de démission de la Fonction publique pour tout fonctionnaire élu à un mandat politique national. Il y a un problème de distorsion de statut entre les élus venant du privé, qui sont à la rue en fin de mandat, et ceux qui viennent du public, qui retrouvent automatiquement leur poste, parfois même en ayant bénéficié de l'avancement. Soit on aligne par le haut, en créant des dispositifs permettant à ceux qui viennent du privé de retrouver leur poste, soit on aligne par le bas en faisant que tous se retrouvent à la rue en fin de mandat. Bruno Le Maire fait un choix clair, qui est sans doute le plus réaliste et opérationnel, tant l'autre solution semble impossible à mettre en œuvre.

Limiter à 3 le nombre de mandats successifs pour les députés et les sénateurs. Fausse bonne idée. D'abord, il ne faut pas brider le libre choix des électeurs. S'ils ont envie de réélire la même personne plus de trois fois, ils doivent pouvoir le faire. De toute manière, la loi serait tournée, avec des pratiques "d'échanges de mandats", on passerait d'un mandat à l'autre, on ferait un temps ailleurs avant de revenir. Législateur, c'est un métier, qui demande de l'expérience, sinon, on se fait mener en bateau par les administrations et les lobbies. Ce n'est pas comme cela qu'on va arriver à organiser un turn-over, que j'appelle de mes voeux. L'idée de systématiser le vote des militants (et d'en tenir compte) pour les investitures, apporterait plus de résultats. Ça ne marche pas si mal chez les socialistes.

Interdire le cumul entre un mandat exécutif local et un mandat national. C'est une évidence et c'est le strict minimum. Je suis même pour aller plus loin : 1 personne, un mandat ! Cela obligerait les élus à travailler collectivement, à délibérer réellement, alors qu'aujourd'hui, un baron local tranche seul et impose la décision. C'est clairement un basculement dans un autre mode de fonctionnement, où le pouvoir serait plus diffus, et où il serait plus difficile de faire des carrières de 30 ans, sauf à être très bon.

Supprimer l’accès automatique des parlementaires aux fonctions d’avocat. C'est un détail, et en plus, le problème est mal posé. Ce sont les règles d'accès à l'ordre des avocats qui permettent un passage, qui n'a rien d'automatique, ni même de scandaleux, à partir du moment où cela ne se produit pas en cours de mandat, en vue de monnayer le carnet d'adresse du parlementaire à des fins de lobbying. Il y a bien plus important à mettre en place sur la question de la déontologie et des conflits d'intérêts, que cette mesure gadget, et quelque part démagogique. Sur la question du statut des élus, il ne faut surtout pas répondre aux questions mal formulées, mais les reformuler en les débarrassant de leur couche de populisme, sinon, on ne fait que légitimer le poujadisme.

Pour une démocratie transparente :

Étendre à tous les élus nationaux l’obligation de transparence sur leur patrimoine réservée au seul Président de la République. Viser le patrimoine est une erreur ! on s'en fout de la richesse des uns ou des autres et de la taille de leur compte en banque. Ce qui compte, c'est de connaitre les intérêts publics ou privés, économiques, philosophiques, sociaux avec lesquels l'élu à des liens suffisamment forts pour qu'on puisse raisonnablement penser que ces liens auront une influence sur la manière dont il exerce son mandat et sur les décisions qu'il compte prendre.

Renforcer les dispositions sur les conflits d’intérêt pour les parlementaires exerçant une activité privée. Oui, mais quoi ? interdire certains cumuls ? créer des obligations de déport en cas de cumuls d'activité "litigieux" ? créer des obligations de transparence et de déclarations préalables ? Ce qui est important ici, ce n'est pas le principe, mais le détail des propositions ! Et puis il n'y a pas que le fait d'exercer des activités privées qui génère des conflits d'intérêts...

Mettre en place au Parlement une Commission des recours ouverte aux citoyens contestant une disposition législative. La proposition la plus idiote du lot. Soit les citoyens s'en emparent réellement, et le niveau sera celui des commentaires non modérés de libé.fr ou du figaro.fr, soit c'est un nouveau canal pour les groupes organisés (autrement appelés lobbies) pour présenter, sous un jour plus attrayant, leurs revendications. Le pire, c'est que ça existe déjà. Clairement la "proposition de trop"...

Étendre à l’ensemble des administrations publiques l’obligation de transparence sur les données, notamment en matière de justice et de sécurité. Ca s'appelle l'open data, et c'est en cours. L'essentiel n'est pas de mettre toutes les données sur la place publique, mais qu'elle soient ensuite reprises et exploitées par les citoyens pour en tirer quelque chose. La vraie innovation démocratique serait de favoriser et d'encourager cette reprise des données. Pas facile, mais la vraie révolution démocratique est là, dans la possibilité, pour des citoyens, de disposer de l'information leur permettant d'intervenir utilement dans les débats politiques.

En attendant de reprendre les petites affaires comme avant

L'affaire Cahuzac secoue la classe politique et l'interpelle sur sa moralité, son "éthique". Un concours Lépine des "plus vertueux que moi tu meurs" est donc lancé, chaque groupe, chaque élu s'efforçant de gagner un peu de lumière médiatique. Carlotti vient de griller les Verts en publiant son patrimoine avant eux. François Hollande nous préparer, à ce qu'on dit, un texte qui ira loin, qu'il est en train d'écrire à la va-vite sur un coin de table pour qu'il sorte dans les temps médiatiquement utiles. Du coté du Sénat, un vice-président socialiste nous sort des conneries énormes, comme quoi les parlementaires ne devraient plus avoir de vie professionnelle en dehors du mandat.

Si seulement ils se rendaient compte qu'en faisant cela, ils s'enfoncent encore plus !

C'est comme l'enfant, pris les doigts dans le pot de confiture, qui jure avec des accents de sincérité larmoyant que "promis, il ne le refera plus" et qui pour montrer sa bonne volonté, propose de refermer le pot de confiture et d'aller lui-même le ranger dans le frigo.

Il ne faut pas prendre les gens pour des cons, et c'est pourtant visiblement ce qu'ils sont en train de faire, la droite n'étant pas meilleure que la gauche là-dessus !

La question de la moralité en politique a été posée dès 2010, avec l'affaire Woerth. Il y a eu un rapport, un projet de loi déposé... et jamais examiné. La Droite ferait donc mieux de se taire, ou avant de l'ouvrir, d'expliquer pourquoi ce projet de loi n'a jamais été mis à l'ordre du jour. Ca devrait en calmer un certain nombre ! A gauche, ce n'est pas mieux, car il me semblait avoir entendu dire pendant la campagne, de la part de François Hollande, qu'il s'attaquerait au sujet. En 10 mois, il n'a rien fait, alors qu'il aurait été très facile pour lui de faire redéposer le projet de loi existant et de le mettre à l'ordre du jour. Donc, pendant 10 mois, le gouvernement ne bouge pas le petit doigt sur ce sujet (redéposer un texte, ça prend 30 secondes) et d'un seul coup, il se réveille et il faudrait presque qu'une loi maximaliste soit votée dans la semaine, sans étude d'impact, sans réflexion préalable, le tout sous la pression d'un scandale médiatique. La pire façon de légiférer...

Bien entendu, les solutions proposées par les politiques sont médiatiquement "bankable" mais pas forcément les plus pertinentes pour répondre, sur le fond, à la vraie demande sociale. Que les déclarations de patrimoine des élus soient publiées, c'est très bien, mais c'est loin d'être suffisant. Ce qui compte, ce n'est pas le patrimoine, à la limite, on s'en moque. Ce qui est vraiment important, c'est la déclaration d'intérêts. Avec qui un ministre ou un parlementaire a-t-il des liens, de quelque nature que ce soit, qui peuvent lui faire préférer un intérêt privé à l'intérêt public qu'il est censé défendre ? Ensuite, publier une déclaration, sans sanctionner réellement le fait qu'elle soit mensongère, c'est faire la moitié du travail. En 2011, la précédente majorité a fait avancer le sujet, malheureusement pas assez du fait de la résistance de certains grands élus de droite, à commencer par Copé. Mais au moins, la loi actuelle permettra de sanctionner Cahuzac pour fausse déclaration de patrimoine.

Sur la question des "moutons noirs", ces élus condamnés qui cherchent à revenir, pourquoi vouloir une inéligibilité à vie ? Il ne dépend que des responsables des partis et des membre des commissions d'investitures, de ne pas investir ces anciens élus condamnés ! On le sait bien, un élu avec des casseroles, qui perd son investiture officielle, court de grands risques. Regardez donc Kucheida dans le Pas-de-Calais en 2012. Et si par hasard, ils sont quand même réélus, rien n'oblige les groupes politiques à les accepter en leur sein ! Cette demande d'inéligibilité à vie, c'est la reconnaissance que les élus n'ont pas les couilles de faire le ménage eux-même dans leurs rangs. Ils demandent donc à ce que la loi fasse le sale boulot à leur place...

La vraie moralisation de la vie politique passe bien entendu par la transparence, sur les éléments réellement pertinents, à savoir les activités et les intérêts des politiques. Leur patrimoine, on s'en moque un peu. C'est aussi la transparence de leurs décisions. Quand il y a des nominations, que la "short list" soit publiée (avant ou après la décision, peu importe), que le processus soit transparent, qu'il y ait des appels à candidature. On éliminera ainsi l'un des fléaux de la vie politique, le recasage.

Car le vrai fléau, au fond, c'est le manque de turn-over dans la classe dirigeante. Toujours les mêmes que l'on retrouve, qui se passent les postes, qui se recasent les uns les autres, pour permettre de passer un mauvais moment électoral, afin de revenir ensuite dans le circuit. Aucune loi ne pourra imposer cela, car cela relève de l'éthique. Il faut que la classe politique accepte, dans les faits et en pratique, que l'on est en politique pour une durée déterminée, et qu'il faut régulièrement renouveler les cadres. C'est comme cela qu'on évitera les dérives, qui arrivent immanquablement quand les mêmes restent trop longtemps aux affaires, que ce soit au niveau de l'Etat ou des collectivités locales. C'est de là que découlent les vrais dérapages, pénalement répréhensibles, mais aussi l'attribution (souvent l'auto-attribution) de privilèges et de passes-droits, qui sont autant de scandales pour la population, surtout en temps de crise.

Vous pouvez être à peu près certains que le texte que présentera François Hollande passera à coté de l'essentiel, car ce n'est pas avec une loi votée sous la pression, que l'on change les pratiques et les mentalités d'une classe politique qui n'a pas envie de changer. Cette loi va consister à lâcher du lest, histoire de pouvoir faire le gros dos, avant de reprendre les petites affaires comme avant...

samedi 6 avril 2013

Secret Défense sur internet

La Direction Centrale du Renseignement Intérieur vient de frapper un grand coup, qui va lui revenir méchamment dans la figure. Ce service de renseignement et de contre-espionnage s'est soudainement avisé qu'un article de Wkipédia, sur une station hertzienne, représentait une menace pour la Défense nationale et qu'il fallait d'urgence le supprimer. Elle contacte donc le service juridique de la Fondation Wikimédia, aux USA, qui est seule responsable juridique des contenus. C'est la procédure normale, jusqu'ici tout va bien. Sauf que la Fondation n'est absolument pas convaincue par la demande de la DCRI, et refuse la suppression de l'article. Mécontente, la DCRI convoque le président de l'association Wikimédia France, qui se trouve également doté de droits d'administrateur sur wikipédia, lui permettant, entre autres choses, de supprimer des articles (sans qu'il y ait le moindre lien entre le fait qu'il soit "admin wikipédia" et président de l'association wikimédia france). Elle lui intime l'ordre de supprimer immédiatement l'article, sous peine de risquer de se retrouver avec des ennuis du genre garde à vue et autres...

Bien évidemment, l'admin cède et supprime l'article, en expliquant les raisons de la suppression. Ce qui devait arriver arriva. Un autre admin, suisse, rétablit l'article supprimé, avec au passage un magnifique effet streisand, puisque les statistiques de visite de l'article explosent (passant même devant la fiche de Jérôme Cahuzac), et qu'étant l'objet de toutes les attentions, des contributeurs l'enrichissent et l'étoffent. Il a même été traduit en anglais et en allemand et figure donc sur plusieurs wikipédias, donc désormais complètement hors d'atteinte de la DCRI. Bref, exactement le contraire de ce que recherchait la DCRI. Cela pose plusieurs questions assez intéressantes.

La première qui saute aux yeux est l'incompétence crasse de la DCRI. Ne pas prévoir, en 2013, qu'une telle action va pas passer inaperçue, faut vraiment être nul ! Ne pas anticiper un plus que probable effet Streisand, quand on est un service de renseignement, ça laisse sans voix. Quand on creuse un peu plus loin, on se rend compte que l'article existe depuis 2009, et que c'est seulement début 2013 que le contre-espionnage s'en inquiète. Mais le pire, c'est que l'article est en grande partie écrit grâce aux informations données dans un reportage télévisé, donc la vidéo est disponible ici. Toute l'information est donc largement publique et diffusée en de nombreux endroits. Pourquoi cibler spécifiquement Wikipédia et qui plus est, utiliser des méthodes de barbouzes ? Qui est responsable si toutes ces informations se sont retrouvées sur internet ?

La deuxième question intéressante est le choc de culture que cet incident révèle. La DCRI a adressé une demande formelle, dans les règles, à la bonne personne, pour obtenir le retrait du contenu. Ils ont donc clairement montré qu'ils connaissent les bonnes procédures. Mais ils se sont heurtés à un refus, et c'est cela qui, à mon avis, a provoqué un choc. Quand les militaires, et particulièrement le monde du renseignement, font une "demande", en fait, c'est un ordre. Même si formellement, la DCRI n'a pas un statut militaire, ils sont pleinement dans cette culture du "je vous donne un ordre, je n'ai pas à m'en expliquer et vous vous exécutez sans discussion". Ils ordonnent, les civils s'exécutent et ne posent pas de question, et si c'est le cas, on ne leur répond pas autre chose que "secret défense". On peut comprendre cette logique, mais on peut aussi se dire qu'elle permet bien des passe-droit et des paresses. Pourquoi chercher à convaincre, quand il est si facile d'ordonner. Sauf que ça marche de moins en moins...

Et cette fois-ci, ça n'a clairement pas marché. La fondation Wikimédia est aux USA, donc hors d'atteinte de la DCRI pour des broutilles comme cette fiche wikipédia. Cela ne veut pas dire que la fondation se moque éperdument des demandes de la DCRI, bien au contraire. Des échanges ont eu lieu, et après analyse, la direction juridique de la Fondation a conclu que la demande de la DCRI n'était pas justifiée. Au regard des différents éléments publics, j'en arrive à la même conclusion. Si cette base militaire était si secrète, pourquoi avoir autorisé des caméras de télévision ? Une fois que c'est ouvert, c'est fini, on ne peut plus décemment prétendre qu'il y a secret défense quand ça arrange, ou pour faire taire les interlocuteurs en ayant le dernier mot. Visiblement, les militaires sont très démunis quand ils doivent discuter et travailler sans ce très pratique outil du "secret défense". En fait, quand ils n'ont plus leur "ceinture d'invincibilité", ils sont même plutôt nuls.

Et c'est inquiétant, car l'évolution de la société, notamment grâce au numérique, va rendre les outils de type "ordre militaire, sans explication" seront de moins en moins opératoires. D'abord parce que le numérique se joue des frontières, et que si les militaires ne sont pas contents, on déplace le serveur de l'autre coté de la frontière, et c'est réglé. Ensuite parce que le société qui émerge est de plus en plus sensible à l'égalité, à l'échange et à la discussion. Arriver dans la société numérique avec ses gros sabots et imposer sa volonté sans se justifier, ça ne passe pas. Et sur Wikipédia, qui est une forme d'organisation sociale numérique très avancée, ça ne passe absolument pas du tout ! Toutes les décisions (par exemple une suppression d'article) doivent être justifiées et obéir à des règles bien définies. Si un administrateur outrepasse ses droits, il se fait vertement rattraper par les bretelles, avec d'abord une discussion avec les autres contributeurs, puis éventuellement des sanctions. Dans ce cas précis, une discussion a immédiatement été lancée, l'article a été recréé par un contributeur suisse et l'administrateur qui supprimé l'article sous la contrainte s'est vu suspendu (pour le protéger) de ses droits d'édition.

Une fois encore, une institution "à l'ancienne" se prend magistralement les pieds dans le tapis sur internet. Que les services de renseignements soient présents sur internet, c'est indispensable. Qu'ils y fassent une veille, et éventuellement, fassent disparaitre certains contenus, c'est parfaitement compréhensible et admissible. Mais il faut savoir s'y prendre. Une fois de plus, les industriels de la culture l'ont appris à leurs dépens, il n'est pas possible pour une organisation de changer le numérique pour qu'il se conforme aux outils dont cette organisation dispose. Il faut, au contraire, apprendre comment fonctionne le monde numérique, quels sont les usages, et s'y conformer pour arriver aux buts recherchés.

Sur cette fiche Wikipédia, il aurait été tellement plus simple, plutôt que de demander brutalement sa suppression, de la caviarder discrètement avec de fausses informations ou de la vider de tout contenu ou presque, avec un compte utilisateur "normal", c'est à dire qui contribue, qui participe aux débats et aux discussions, qui répond aux questions. Cette fiche était peut être vue par 10 à 20 personnes par mois, avec un peu de chance, personne ne se serait rendu compte de rien avant longtemps. Cela fait belle lurette que des entreprises du domaine de la communication et de la e-réputation procèdent ainsi, et souvent, ça marche très bien.

jeudi 4 avril 2013

Tapis de bombes

Depuis le début de la semaine, c'est "carpet bombing" sur le PS. Tous les jours des nouveautés qui font mal, très mal.

D'abord l'affaire Cahuzac, qui en plus du compte bancaire en Suisse et à Singapour, connait de nouveaux développements. Maintenant que l'homme est à terre, la presse commence à tirer sur le fil et à faire venir toute la pelote. Il y a eu les questionnements sur l'origine des fonds, qui apparemment, viendraient de laboratoires pharmaceutiques, alors que Cahuzac a été conseiller du ministre de la Santé au début des années 90, et qu'immédiatement sorti du cabinet, il est devenu consultant. Ça sent franchement mauvais et les enquêtes judiciaires risquent d'amener des révélations de faits autrement bien plus graves que des dissimulations fiscales. On apprend ainsi qu'il est proche d'anciens membres du GUD, un groupe d'extrême droite violent. Et apparemment, c'est des relations du genre "on joue au golf et on part en vacances ensemble", avec des investissements en commun dans des trucs un peu bordeline. On se dit alors que les 600 000 euros à Singapour, c'est une partie seulement des actifs de Cahuzac. Non seulement le scandale "financier" pourrait encore s'étendre, mais on rajoute une couche "mes copains d'extrême droite"...

Ce matin, c'est le trésorier de la campagne de Hollande, un type qui a donc toute sa confiance, qui voit révéler dans le presse qu'il a des sociétés off shore aux iles Caïmans. Il a beau dire tout est légal, ça la fout mal, car les Iles Caïmans, c'est quand même un symbole de cette "Finance sans visage" que Hollande fustigeait pendant sa campagne. Pour François Hollande, c'est dramatique, car l'écart entre ce qu'il dit et ce qu'il fait apparait au grand jour. Même si Hollande n'a sans doute pas utilisé de comptes off-shore pour sa campagne et que ses comptes sont cleans, les raccourcis ne vont pas manquer d'être faits (les gens comprennent parfois tout de travers...).

Le pire, c'est le croisement des deux dossiers la même semaine...

Hollande, qui disait lutter contre la Finance, qui n'aime pas les riches, qui voulait une république exemplaire, avait dans son équipe ministérielle un type qui a fait de la fraude fiscale et a planqué l'argent à Singapour, en mentant effrontément devant la représentation nationale. Il avait aussi dans sa garde rapprochée un autre type qui a des sociétés dans des paradis fiscaux. Et demain, ça va être quoi ?

Le vrai souci est là, on est arrivé à la "masse critique" où la presse française, habituellement lécheuse, se sent autorisée à lyncher. Des choses qui seraient peut-être restées off (typiquement, les relations de Cahuzac avec des gens du GUD) vont sortir et ça va faire boule de neige. Les maigres contre-feux de Hollande sont très nettement insuffisants pour qu'il puisse tenir. La machine est au bord de l'emballement et la crise politique est devant nous. On a beau avoir une majorité au Parlement, quand on est discrédité dans l'opinion, plus rien ne tient. Hollande était déjà bien bas dans les sondages, il risque d'atteindre des records à la baisse, mettant en cause sa légitimité même. Le risque est une paralysie du système, et une sortie du jeu politique, un peu comme ce qui est arrivé à Silvio Berlusconi en 2011, en Italie.

mercredi 3 avril 2013

Cahuzac, le deuxième effet kiss cool

L'affaire Cahuzac est loin d'être terminée. Cet après midi, lors des questions au gouvernement, l'UMP, a mis le doigt sur le point qui fait mal pour Hollande et Ayrault. Depuis quand savaient-ils ?. Depuis le mois de décembre, Médiapart a lancé des accusations très explicites. Tout chef normal, a fortiori un chef d'Etat, s'inquiète de savoir si ce qu'un organe de presse affirme avec autant de certitude est vrai. Hollande et Ayrault ont à leur disposition des services qui peuvent avoir beaucoup d'informations, pour peu qu'on le leur demande.

En clair, soit Hollande et Ayrault savaient, pour Cahuzac, de quoi il en retournait, car ils ont eu tous les renseignements de la part des services secrets, qui sont justement fait pour ramener ce genre d'information, et on peut alors se demander pourquoi ils n'ont pas agit. Soit ils ne savaient pas, et alors, on peut réellement s’inquiéter sur leur capacité à diriger le pays. Dans les deux cas, ils sont pris en défaut, il n'y a que deux mauvaises réponses...

L'exercice du pouvoir est difficile. C'est même un sale boulot, dans lequel il est très compliqué de rester les mains propres. C'est la nature même du job qui veut ça. C'est partout pareil. A ce niveau de pouvoir, on est dans la jungle, où le but est de préserver les intérêts de son pays, de préserver sa position, tout simplement parce que si on se laisse bouffer, on devient impuissant et donc inapte à faire le job. Pour fréquenter depuis une décennie les coulisses du pouvoir, je sais comment ça se passe. Je n'ai pas eu à faire de "sale boulot" parce que je suis trop périphérique dans le dispositif. Mais j'ai vu faire, j'ai entendu, j'ai vu des "résultats" en ayant connaissance des tenants et aboutissants. C'est un job que je ne voudrais pas avoir à faire, qui n'est franchement pas ragoutant. Mais pourtant, il faut qu'il y en ait qui le fasse, parce que quand on gratte sous le vernis culturel, sous l'aspect "civilisé", on tombe vite sur "la bête", sur la loi de la jungle où le fauve se nourrit en tuant ses proies. Aujourd'hui, on veut pouvoir manger en ne voulant surtout pas voir comment est arrivée la nourriture qui est dans notre assiette.

C'est le grand problème de ceux qui sont dans le dispositif et voient comment ça se passe, et qui savent que c'est dans la nature humaine, et qu'il est difficile que ça se passe autrement. Comment l'expliquer à tous les bisounours qui sont en dehors du dispositif, qui veulent le beurre, l'argent du beurre, et que le cul de crémière soit nickel chrome. Ils veulent tout et son contraire, n'y connaissent rien, mais sont pétris de certitudes.

Bismarck disait "la politique, c'est comme les saucisses, quand on aime ça, mieux vaut ne pas trop regarder comment c'est fait".

La politique est un monde impitoyable, car plus on monte dans les échelons, plus ça marche au rapport de force et à la violence, car quand on enlève le vernis chez l'homme, c'est ça qu'on trouve. Il faut donc placer au pouvoir des personnes qui sont blindées, qui savent comment ça marche et qui ne font de cadeaux, car à ce niveau de pouvoir, on bouffe ou on est bouffé. C'est un constat, il n'y a plus de place pour les chochottes qui ont des scrupules.

La question qui se pose cruellement pour Hollande et Ayrault est celle ci : sont-ils à la hauteur ? Malheureusement, la réponse est prévisible, c'est non. Les gens normaux n'ont pas leur place à ce niveau de pouvoir. Seuls des tarés peuvent y survivre et réussir. Sarkozy avait la carrure pour ça, son grand tort est d'avoir cru possible de ne pas le dissimuler. Le traitement de l'affaire Cahuzac montre, si besoin en était, que la France est dirigée par des amateurs. Hollande aurait du demander toutes les infos depuis le départ, dès que médiapart avait sorti l'affaire, sans trop se préoccuper de la manière de les obtenir. Si à ce moment là, il s'avérait que Cahuzac mentait, il fallait le convoquer, lui mettre les preuves sous le nez, et l'amener à démissionner. Immédiatement, quitte à commettre l'erreur de virer un innocent. Un chef d'Etat ne peut pas se permettre de garder une telle épée de Damoclès. Dès le départ, on pouvait se douter que si Médiapart sortait l'affaire, c'est qu'ils avaient des billes, sinon, cela relevait du suicide.

Une fois de plus, François Hollande a mal joué, en voulant préserver la chèvre et le chou. Il a en fait perdu sur les deux tableaux. Il a viré Cahuzac, mais trop tard. La question de l'opposition, qui demande pourquoi il n'a pas tranché dès décembre, alors qu'il aurait pu avoir les éléments lui permettant de se faire une opinion, est légitime. Certes, en tranchant immédiatement et en virant Cahuzac dès le départ, Hollande prenait le risque de commettre une injustice, avec en plus la perte d'un élément moteur de son gouvernement. Aujourd'hui, il a été contraint de virer Cahuzac en perdant sur les deux tableaux, puisqu'il perd ce qu'il aurait perdu en virant Cahuzac dès décembre, tout ne gagnant pas ce qu'il aurait pu gagner en virant Cahuzac dès décembre. Malheureusement pour la France, c'est le trait de caractère de Hollande, ne pas savoir trancher à temps, ne pas savoir prendre des risques. Et le pire, c'est qu'on le savait, mais l'élection ne s'est pas joué sur ça, mais sur le rejet de son prédécesseur...

A un moment donné, la poussière caché sous le tapis ressort, les non dit émergent. C'est juste une question de temps...

La loi comme catharsis

Le Parti socialiste français est en état de choc après les aveux de Jérôme Cahuzac. On peut le comprendre. Pour la première fois de son mandat, François Hollande doit gérer un traumatisme émotionnel au sein de son parti et de sa majorité. Il doit absolument "réagir" face à l'opinion, sous peine de paraitre cautionner et finalement, ne pas trouver ça très grave. Ne rien faire, ne rien proposer après une telle déflagration serait une lourde erreur politique.

Le souci, c'est que l'affaire Cahuzac, c'est d'abord la faute d'un homme, qui a très probablement fraudé le fisc et planqué l'argent en Suisse, et qui ensuite, s'étant trouvé pris au piège, à choisi la fuite en avant. Il a estimé que ses accusateurs n'avaient pas les preuves suffisantes pour le faire condamner, et que c'était "parole contre parole". Il a perdu son pari et tout s'est écroulé pour lui. Quelles qu'aient été les lois en vigueur, elles n'auraient rien empêché. Les déclarations de patrimoine pour les ministres existent déjà, la justice est indépendante pour traiter ce genre de dossier et l'existence d'une inéligibilité à vie n'aurait rien changé pour Cahuzac, si ce n'est de le motiver à nier encore plus longtemps, c'est tout.

On est exactement dans le même cas de figure que Nicolas Sarkozy avec les joggeuses assassinées par des pervers récidivistes, où les annonces de projets de loi étaient destinées à répondre à l'émotion médiatique. Les peines planchers et la rétention de sureté n'empêchent pas de passer à l'acte, et tous les dispositifs de prévention existent, il suffit juste d'avoir la volonté de les appliquer réellement, c'est à dire en y mettant les moyens financiers et la volonté politique pour surmonter les résistances. Et encore, il y en a toujours qui arrivent à passer à travers les mailles du filet. Dans ces cas, annoncer, sous le coup de l'émotion médiatique, un renforcement de la loi, notamment pénale, c'est avant tout pratiquer une catharsis émotionnelle. Sur le fond, ça ne règle rien.

François Hollande avait beau dire qu'il ne pratiquerait pas les "lois faits-divers", c'est exactement qu'il vient d'annoncer ce matin : renforcement de l'indépendance de la justice, publication des patrimoines des élus et inéligibilité à vie des élus condamnés pour des affaires financières. Il copie à ce point Nicolas Sarkozy qu'il s'offre le luxe d'une mesure inconstitutionnelle dans le lot. Le droit constitutionnel prohibe les peines automatiques, et si une inéligibilité doit être prononcée comme sanction, c'est au juge d'en fixer la quotité, en sachant, en prime qu'une peine à vie ne serait pas constitutionnelle. Il ne faut pas oublier que nous sommes dans le champ des délits, pas des crimes.

Ne jamais dire, Fontaine, je ne boirai pas de ton eau...

mardi 2 avril 2013

La déflagration Cahuzac

Jérôme Cahuzac a craqué, il a fini par avouer que Médiapart avait raison, qu'il avait bien des comptes à l'étranger en Suisse et à Singapour, sur lesquels il y a autour de 600 000 euros. Politiquement, c'est un désastre. Pour le gouvernement et le Parti socialiste, bien entendu, mais aussi pour l'ensemble de la classe politique et enfin et surtout, pour l'ensemble de la presse et des médias.

Désastre pour le gouvernement, la classe politique et les médias car ils ont fait bloc autour de Cahuzac. Les socialistes l'ont défendu, l'opposition ne l'a pas attaqué, les médias ont étouffé l'affaire, ne reprenant les affirmations de Médiapart que pour les mettre en doute et passer complaisamment la parole à Cahuzac pour qu'il puisse dérouler sa défense, sans le questionner. Le summum a été cet article dans le JDD, qui sent à plein nez le contre-feux monté par une boite de relations publiques, repris texto par des personnes qui ne méritent pas la qualité de journaliste. Il y a vraiment eu dans cette affaire un refus de "l'élite" de lâcher l'un des siens, et c'est là le cœur du problème, bien plus que la faute personnelle de Cahuzac. Il a été protégé, cru sur parole, sans la moindre enquête ni la moindre vérification et prise en compte des éléments avancés par Médiapart, parce qu'il était au cœur du système et que les loups ne se dévorent pas entre eux. Les faits sont clairs, énormes, les élites françaises ont été prises en flagrant délit. On n'avait vraiment pas besoin de ça, surtout en cette période de crise, favorable au poujadisme anti-élites. Le feu couve dangereusement, et on jette une buche d'amadou dans la cheminée...

Le désastre est aussi pour la presse et le système médiatique, qui montre ses graves insuffisances, car Médiapart a eu raison seul contre tous, et que la vérité vient d'éclater brutalement et sans la moindre ambiguité, puisque le "coupable" est passé aux aveux, preuve suprême dans notre tradition juridique. Médiapart a un coté "chevalier blanc" qui se prétend acteur politique par le biais d'un journalisme d'investigation qui ne se contente pas de chercher les faits et de les vérifier, mais les monte aussi en épingle et les exploite politiquement. Ce faisant, Médiapart joue deux rôles qui devraient être séparés : la recherche et la vérification des faits d'un coté, et leur exploitation politique de l'autre. Ce mélange des genres nuit grandement à son image, en la brouillant. Le drame est que Médiapart n'a sans doute pas le choix, faute de trouver les acteurs qui reprendraient et exploiteraient leurs informations. En même temps, il est clair qu'Edwy Plenel prend un réel plaisir à assurer lui-même ce rôle de l'exploitant politique, et qu'on peut se poser la question de savoir quelle fonction il garderait, de la production ou de l'exploitation, s'il devait n'en garder qu'une... Il n'empêche que ce qui vient de se passer aujourd'hui entache clairement ce qui reste de l'image de marque de la presse française dans son ensemble. Je n'ai pas fait le tour, mais on devrait trouver des éditos de "grandes plumes de la presse parisienne" qui vont clairement donner du grain à moudre à ceux qui dénoncent les collusions au sommet de l'Etat.

Cette affaire Cahuzac est la faillite personnelle d'un homme, qui a commis une faute impardonnable. C'est aussi la faillite de la classe politique et de l'élite politico-médiatique, qui n'a pas voulu enquêter et qui jusqu'au bout, a protégé l'un des siens, pourtant coupable. C'est l'affaire DSK en pire, car pour DSK, il n'y avait pas possibilité de cacher la faute, vu qu'il a commis son "impair" aux Etats-Unis. Il a donc été immédiatement lâché, et cela ne s'est pas trop vu que, si l'affaire du Sofitel avait eu lieu en France, tout aurait été étouffé. La France a vraiment un problème structurel avec ses élites, qui remonte à loin. Ces deux affaires me font penser aux scandales qui ont pu toucher les élites dirigeantes de la France au XVIIIe siècle, où le rang permettait, si les choses ne se voyaient pas trop, de commettre beaucoup de turpitudes en toute impunité. Jusqu'au jour où "la note" a été présentée en bloc. On sait comment cela a fini...

lundi 1 avril 2013

Digital Citizen

"Digital citizen" est un livre de David Lacombled, qui vient de sortir (et qu'il a eu la gentillesse de m'envoyer, comme si j'étais un journaliste). Ce petit ouvrage, qui se lit assez vite et agréablement, propose de faire le point sur quelques enjeux importants du numérique. Facile à lire, c'est à dire ayant du rythme et sans jargon, il offre un point de vue très généraliste. Sept grands chapitres : la Culture, les Relations internationales, les multinationales du numérique, le numérique qui facilite la vie, l'information et les médias, l'innovation économique et les changements sociétaux. On fait à peu près le tour de la question, même si on voit bien que des angles ont été privilégiés. Les connaisseurs du monde numérique n'y apprendrons pas grand chose, mais ce n'est pas son seul intérêt. Il expose aussi une vision du monde numérique et de ses enjeux, et pose les bases d'une réflexion intéressante, qui est appelée à se poursuivre.

Sur le fond, je n'ai pas vraiment trouvé de point de désaccord avec ce qu'écrit David Lacombled. Même si je ne partage pas toujours ses positions, aucune ne me choque et ne me hérisse le poil. Soi je vieillis, soi la réflexion sur le numérique progresse, et une base acceptable commence à émerger. Je me dis qu'on s'éloigne tranquillement des temps, pas si anciens, mais déjà passé, des débats de la DADVSI et de la Hadopi, où on entendait des conneries aussi énormes que ceux qui les proféraient. Le temps des Marland-Militelo s'éloigne, et même si on entend quelques rétrogrades braire sur internet, source du malheur du monde, ces voix s'éteignent progressivement. L'alternance politique de 2012 y est peut être pour quelque chose, mais aussi sans doute est-ce du à une meilleure connaissance et à une réflexion poussée sur ce qu'est le numérique, ces dangers et ses potentialités. Le tout sans hystérie, ni dans un sens ni dans l'autre. Le livre de David Lacombled est dans cette veine, et propose de poser le débat plus calmement.

David Lacombled travaille chez Orange, connait bien le monde des médias. J'ai donc lu avec attention les chapitres sur la culture et les médias. Il se trouve que ce sont ceux qui je connais aussi un petit peu. Sur ces deux secteurs, je rejoins largement ses analyses, et cela me rassure. Ce que j'aimerais, c'est que ces constats soient également partagés par les éditeurs et industriels (gestionnaires de droits compris) de la Culture. Même si je note des progrès, on est encore loin de la paix entre l'usager et le consommateur que je suis, et ces fournisseurs qui s'obstinent à ne pas comprendre, et surtout, à m'empêcher de satisfaire ce que je considère comme une demande légitime : le libre accès à l'information et à la culture. Qu'il faille payer à un moment donné, pour que ceux qui produisent les "contenus" soient rémunérés, tout à fait d'accord. Mais pas en payant des sommes astronomiques à des gens dont la valeur ajoutée n'est pas évidente. David Lacombled le dit plus poliment que moi, mais il ne dit pas autre chose quand il souligne que des modèles économiques viables existent, à condition d'accepter de changer et de ne pas chercher à ériger des lignes Maginot, mais aussi quand il souligne les limites des systèmes de distribution fermés et la faiblesse de l'offre disponible, notamment pour le livre.

J'ai aussi beaucoup apprécié les passages sur le numérique et la politique. Le numérique, c'est instantanéité et la transparence. Les politiques et les diplomates vont devoir travailler autrement. Ce sera peut-être moins bien, notamment parce qu'il faut réagir vite, sans recul, et que ce n'est pas toujours bon. Il ne sera plus possible de continuer à construire les positions de pouvoir sur la détention d'informations privilégiées. Tout se saura, et parfois, les détenteurs actuel du pouvoir ne sont pas les premiers à être au courant de choses importantes, et souvent, l'apprennent en même temps que les autres. Tout se saura aussi sur la manière dont les décisions se prennent, sur les choix qui ont été opérés, qui restent aujourd'hui plus ou moins opaques, car les politiques se gardent bien de donner les informations permettant de comprendre les tenants et aboutissants de leurs décisions, et surtout, la part exacte qu'ils ont pris dans la décision. Plus ça va aller, plus le mot "responsabilité" va peser lourdement. Par contre, je partage son scepticisme sur le "cyber-activisme" et sur le militantisme sur internet, où les "méchants" sont aussi, sinon mieux équipés que les "gentils". Et surtout, il faut bien se rendre compte que dans ce domaine, le numérique est un outil, qui ne donnera rien si derrière les claviers, ça ne répond pas.

En conclusion, internet et le numérique sont des outils, qui peuvent nous faciliter la vie, comme nous l'empoisonner. On trouve le meilleur et le pire sur internet. Jusqu'ici, on s'est peut-être un peu trop focalisé sur le pire, sans doute parce que ceux qui avaient la parole ne comprenaient pas l'outil, mais se rendaient compte qu'il allait provoquer une redistribution des cartes qui ne serait pas à leur profit. D'où une hystérisation des débats autour du numérique dont il faut sortir. C'est possible si un maximum de voix se font entendre et cherchent à progresser, à se former au numérique, à mettre en avant la manière de bien utiliser l'outil, ce qui peut amener parfois à poser des limites. Un vaste chantier s'ouvre, celui de la formation au numérique.