La panique s'est véritablement installée au sommet de l’État, et me fait craindre le pire. L'affaire Cahuzac commence à produire ses premiers "effets secondaires". Pour tenter d'apporter une première réponse médiatique, le gouvernement a annoncé la publication des déclarations de patrimoine des ministres. Non seulement cela ne présente aucun intérêt comme réponse au cas "Cahuzac", puisque sa déclaration était mensongère, mais en plus, cela provoque des réactions en chaine qui, pour le coup, impactent l'ensemble de la classe politique.

La réponse n'est pas adaptée à la question soulevée par l'affaire Cahuzac. En quoi cela changera-t-il les choses, dans le bon sens, que le public soit au courant du patrimoine des ministres et des hommes politiques ? Rien, strictement rien en ce qui concerne la moralisation de la vie politique. Cela n'empêchera pas les tricheurs de tricher, car il y a plein de possibilités de dissimuler des actifs, de blanchir de l'argent "mal acquis", à commencer par le train de vie. La vraie réponse à l'affaire Cahuzac, c'est la tolérance zéro, avec mise à l'écart dès que des soupçons raisonnablement fondés apparaissent, sans que cette mise à l'écart se fasse sous pression de l'opinion. Pas besoin de mesure nouvelle ou de changement législatif. Juste un peu de courage politique...

Par contre, les effets secondaires risquent de faire assez mal !

Tactiquement, François Fillon a tout de suite vu le coup à jouer, suivi par Wauquiez, en déclarant son patrimoine, et en mettant au défi Copé de faire de même. Ce dernier a prudemment reporté cette publication à après l'éventuel vote d'une loi l'obligeant à le faire. Un nouvel épisode du feuilleton "les feux de l'UMP" est en place, avec cette question récurrente des fillonistes, qui reviendra sans cesse : "mais pourquoi donc Copé ne veut-il pas faire la transparence ? A-t-il quelque chose à cacher ?". Le poison va petit à petit s’instiller, d'autant plus facilement que les soupçons existent, avec par exemple cette mystérieuse activité d'avocat, qui semble avoir été très rémunératrice. Il y a une faille chez Copé, c'est son rapport à l'argent et à la richesse. Fillon s'est empressé d'y verser de l'acide.

Deuxième effet secondaire prévisible, ça va "fact-checker", et fatalement, on trouvera des oublis, des imprécisions. Des évaluations, notamment de la valeur de biens immobiliers, seront contestées, obligeant les élus dont le patrimoine a été publié à se justifier, à faire expertiser. On va leur demander de préciser, par exemple de donner l'origine des fonds qui ont permis d'acquérir les biens, puis on demandera aussi ceux des conjoints, ascendants et descendants. Vu que la décision a été prise à la va-vite, sans cadre et sans limites, on peut aller très loin. Bref, ce ne sera que des ennuis en vue pour ceux qui ont été transparents. Cela ne risque pas d'encourager les autres à les suivre, et va encore renforcer l'énervement quand le gouvernement prétendra les obliger à publier, eux aussi, leur patrimoine.

Le troisième effet est la possible ligne de fracture, sur le sujet, entre le gouvernement et sa majorité parlementaire. La publication des déclarations de patrimoine a été décidée dans un moment de panique, sans concertation et sans ligne directrice. La logique voudrait que cette publication, qui ne touche que les membres du gouvernement, s'étende à tous les parlementaires. Les déclarations de patrimoine existent, les mettre en ligne n'est pas bien compliqué. Or, et cela s'est vu ce matin lors de la réunion du groupe PS à l'Assemblée nationale, les députés PS n'ont absolument pas, mais alors pas du tout, l'envie de voir publiée leur déclaration de patrimoine. Si le gouvernement insiste, cela peut tourner à la crise politique, car il est tout à fait possible que les députés refusent, et au final, on l'oublie parfois, c'est eux qui votent les lois... ou ne les votent pas. Imaginez un peu que le fameux projet de loi de moralisation de la vie politique, annoncé pour le 24 avril, soit rejeté par l'Assemblée nationale...

Quatrième effet secondaire, qui est un peu "le piège qui se referme". Quand les parlementaires ont fait leur déclaration de patrimoine, c'était avec des règles très claires : secret de la déclaration, pas ou peu de contrôles sur son contenu. Certains ont peut-être rempli cette déclaration avec légèreté, en mettant "néant" dans une case où ils auraient du mettre des choses (pas forcément des sommes astronomiques) ou ne déclarant qu'au dessus d'un seuil qu'ils considéraient comme significatif. Ils auraient certainement rempli avec beaucoup plus de sérieux une déclaration destinée à être rendue publique. Si toutes ces déclarations, destinées à restées secrètes, arrivent sur la place publique, elles vont être décortiquées de manière pas nécessairement bienveillante. Tout oubli sera considéré comme tentative de fraude, avec des personnes qui seront jetés en pâture et présentés comme des "nouveaux Cahuzac" alors qu'ils n'ont été que négligents (ce qui est déjà en soit une faute) mais pas des fraudeurs patentés. Vu l'hystérie qui règne sur ce sujet, j'espère que tous les ministres auront rempli très scrupuleusement leur déclaration, sinon, ils ont jusqu'à lundi pour le faire. Après, la chasse est ouverte, malheur à celui qui sera surpris à découvert.

Cinquième effet secondaire, on aura des commentaires sur le niveau de richesse des uns et des autres, avec une vague de critiques sur une classe politique composée de "nantis" et de "riches", de la catégorie de ceux que François Hollande dit ne pas aimer. La charge sera plus lourde contre la gauche, car dans l'imaginaire populaire, la droite défend les riches, donc c'est cohérent que le personnel politique ait du patrimoine et de l'argent. Par contre, le personnel politique de gauche est censé être du coté du "peuple" et des précaires. C'est plus délicat à justifier, quand on se dit "de gauche", d'être à l'ISF avec des comptes en banque biens garnis. On risque une aggravation de la fracture, qui existe déjà, entre le "peuple de gauche" et ses élus, surtout dans le contexte très spécifique de l'affaire Cahuzac.

Au final, on n'aura rien gagné, à part avoir donné plus de grain à moudre aux antiparlementaristes. La transparence, concernant les élus, provoque un résultat paradoxal : plus il y a de transparence, plus leur image se dégrade et la confiance des électeurs dans la classe politique diminue. La transparence pour la transparence est une grave erreur. Ce n'est qu'un outil, que l'on doit manier avec prudence, en laissant des choses dans l'ombre, car leur révélation pose plus de problèmes qu'elle n'apporte de solutions. Le but ultime doit être la mise en place d'un contrôle efficace, c'est à dire qui détecte et sanctionne réellement les fraudeurs. Pour cela, la solution réside dans la mise en place d'une autorité réellement indépendante, dotée de pouvoirs et de moyens conséquents. Cela, les politiques (quel que soit le pays) n'en veulent à aucun prix...