Le CSA s'approche depuis longtemps du web, souhaitant y étendre son champ d'action, j'en ai déjà abondamment parlé. Le nouveau président, très fin politique, avance à pas feutrés. Il n'est malheureusement pas aidé par les membres de son collège, comme par exemple Mémona Hintermann, qui vient déclarer dans Sud Ouest que le CSA allait enfin réguler le web, et y mettre un peu d'ordre et d'équité. Il n'a pas fallu longtemps pour que le CSA montre son vrai visage, celui du dernier avatar, dégénéré, de l'ORTF et du contrôle politique sur les médias.

Il faut bien avoir à l'esprit que le pouvoir français s'est beaucoup méfié des médias, et que sous De Gaulle, la laisse était tellement courte que c'est le ministre de l'information qui vient lui même au journal de 20 heures, présenter la nouvelle formule dont il a eu l'initiative. Aujourd'hui encore, tous les présidents de France Télévisions, sans la moindre exception, ne font qu'un mandat et sortent avec de graves écorchures au cou, là où le collier de la laisse a trop frotté. Le pouvoir politique français, qu'il soit de droite ou de gauche, n'a pas varié sur le sujet, c'est juste l'évolution des moeurs qui rallongé la longueur de mou de la laisse, et obligé à faire les choses plus discrètement. Aujourd'hui, on n'a plus de ministère de l'information, mais un ministère en charge de la communication. Aujourd'hui encore, quand une émission de télévision est supprimée contre l'avis de son présentateur ou de son producteur, ils vont pleurer rue de Valois. Et le pire, c'est que parfois, ils obtiennent gain de cause...

Le CSA est un des rouages de ce contrôle. En 1981, la Gauche a lâché du lest sur le contrôle de l'audiovisuel (et notamment les radios), en 1986, la droite a privatisé une grande chaine de télé. Il n'était pas concevable, dans l'esprit du pouvoir, de laisser tout ce petit monde batifoler sans le moindre contrôle. On a donc créé un organe de "régulation" en lui donnant des pouvoirs et un but qui s'apparente à de la censure. Certes, ce n'est pas des pouvoirs de police, avec possibilité d'imposer la mire et de saisir les bandes, et la censure est "pour le bien du public" à savoir la protection de l'enfance. Mais le fond reste le même : un organisme à la botte du pouvoir est chargé de regarder très attentivement ce qui se passe, de provoquer l'auto-censure (c'est tellement plus discret) et éventuellement, de taper sur les doigts, mais pas trop pour les gros, des contrevenants.

Il est clair et évident que le CSA est là pour "tenir" les médias audiovisuels, mais sans que ça ne se voit trop. Il a donc développé une culture professionnelle spéciale, afin de remplir ce rôle. On ne saurait le lui reprocher. Il est clair, et je n'ai pas besoin de faire un dessin, que cette "culture de la régulation" du CSA n'est pas franchement adaptée au monde du Web...

Le fait que la remarque vienne d'une journaliste "classique", c'est à dire ayant suivi le cursus normal, est assez révélateur. Même si certains s'y sont mis, et parfois se débrouillent plutôt bien, il faut se rendre compte de beaucoup de journalistes, au delà d'un certain âge, ont encore peur du numérique. On ne compte plus les remarques désagréables sur le numérique, tout-à-l'égout et poubelle, là où les journalistes à l'ancienne se veulent les seuls médiateurs légitimes. On peut craindre qu'un CSA où les journalistes sont majoritaires dans le collège ne soit tenté de relayer les angoisses de la profession face au numérique, et surtout, ne soit utilisé pour "normaliser" le web, et l'adapter à une profession qui n'a pas été capable de s'y adapter. C'est voué à l'échec, il suffit de voir les résultats qu'ont obtenus les majors et l'industrie du divertissement, au regard des moyens colossaux mis en œuvre.

Le risque existe de voir le CSA servir d'instrument à ceux qui veulent "civiliser" internet, soit parce qu'ils en ont peur et ne le comprenne pas, soit parce qu'ils n'apprécient pas la redistribution des pouvoirs provoquée par l'irruption du numérique, qui s'est faite à leur détriment. Il n'y a rien de pire que les revanchards et les trouillards, car ils ne sont pas forcément rationnels. Quand en plus, on connait la capacité de certains, dans le numérique, à enfourcher leurs grands chevaux, ça peut donner quelques combats homériques...