L'affaire Méric a été l'occasion de jeter un éclairage sur l'extrême gauche française, par le biais de l'une de ses mouvances, les antifascistes. On a pu voir à l'occasion une sympathie certaine de l'ensemble de la gauche à l'égard de cette mouvance, qui les a immédiatement présentés comme des victimes, oubliant que les responsabilités dans ce fait divers semblent assez partagées. Nombre de commentateurs de gauche ont également lourdement insisté sur le "contexte" et sur une montée des extrêmes rappelant les années 30. C'est très révélateur de l'état d'esprit de la gauche française, et de ses tiraillements, entre le romantisme de la révolution et la société apaisée social-démocrate.

La gauche française a toujours été portée sur le romantisme révolutionnaire. Il faut de l'insurrection, des combats, des tables renversées et des barricades, sinon, ce n'est pas intéressant. Si le marxisme a aussi bien pris en France, c'est que le terrain était préparé pour accueillir cette idéologie qui voit le monde en terme d'affrontements et de rapports de force. Il n'y a qu'à lire la prose d'extrême gauche, aujourd'hui encore, elle ne parle que de "l'insurrection qui vient" du grand Soir et autres révolutions. La gauche française ne peut pas vivre sans ce pôle insurrectionnel, sinon, elle y perd une partie de son âme. Pour cette gauche, l'apaisement de la société française est un drame, car il lui faut un ennemi pour se fédérer et se donner l'illusion d'être des grands résistants. D'où une propension, on le voit clairement avec l'affaire Méric, à monter en épingle le moindre mouvement de cil de l'extrême droite, pour crier à un "retour de la Bête" dont ils ont besoin pour exister.

Cette extrême gauche se heurte à une autre tradition de gauche, appelée d'ailleurs deuxième gauche, preuve qu'il y a un clivage net. C'est le courant social-démocrate, qui s'est développé dans des pays où le marxisme n'a pas pris, comme l'Allemagne ou la Scandinavie. A l'inverse de la première gauche, ce courant social-démocrate prône une société apaisée et responsable, où plutôt que de rêver d'un grand soir qui ne viendra jamais (et ça vaut mieux, vu ce qui est arrivé aux pays qui ont connu la "révolution") on préfère avancer à petit pas, dans le consensus et le dialogue. Certes, c'est beaucoup moins satisfaisant pour l'ego des militants, ça n'a rien de flamboyant, mais c'est efficace et ça permet de gouverner. L'activisme révolutionnaire, c'est sympa quand on est jeune, mais en prenant de l'âge, on a envie de passer à autre chose, et en particulier d'arriver aux manettes. La génération de dirigeants de gauche issus de mai 68 en sont un exemple éclatant.

Alors que le révolutionnaire est le loup famélique de la fable, libre mais le ventre vide, le social-démocrate est le chien, certes attaché au bout d'une chaîne, mais le ventre plein. C'est cette tension qui anime la gauche française, qui n'arrive pas à trancher. Elle est à la fois consciente qu'on ne peut pas se contenter de préparer demain, et qu'il faut aussi gérer l'aujourd'hui, mais ne peut pas assumer de passer le romantisme révolutionnaire par dessus bord. Il est trop ancré dans la culture politique de la gauche française (c'est d'ailleurs bien pour ça que je ne serai jamais "de gauche" en France). La gauche française passe son temps, sans y arriver vraiment, à concilier ces deux pôles antagonistes, à essayer de marier l'eau et le feu.