Je suis allé ce matin à un petit déjeuner organisé par Renaissance numérique sur le thème des nouveaux modes de consommation que permet le numérique, avec comme titre, un peu inexact mais tellement racoleur, de la "fin de la propriété". On avait ce matin les deux intervenants "concrets", airbnb qui fait dans le peer-to-peer pour la location d'hébergements, et autolib, où un loueur de voiture a développé un segment de marché qui n'existait pas et un théoricien, Christophe Bénavent. L'activité était expliquée de manière claire par les deux chefs d'entreprise, avec une vraie plus-value apportée par l'intervention du théoricien, qui a permis de donner une autre dimension à ces témoignages, en les replaçant dans un contexte plus large. Ce type de présentation croisée est très efficace !

Beaucoup de choses tournaient autour de la notion, certes un peu marketing, de consommation collaborative. Le coeur du sujet, c'est que les gains de productivité ne sont plus à chercher dans les modes de production des biens, mais dans les modes de consommation. Ce matin, un exemple simple était donné : le temps moyen d'utilisation d'une perceuse est de 12 minutes, et 50% des perceuses ne sont jamais utilisées, bien que beaucoup en soient équipés. Beau gaspillage ! On pourrait réaliser des économies fabuleuses avec un système permettant de mutualiser les perceuses, et d'en avoir une au moment où on en a besoin, pour le temps (en général court) nécessaire, avec l'assurance qu'elle soit en état de marche, pour un coût infiniment moindre que l'achat d'une perceuse. C'est tout à fait possible grâce au numérique, dont l'un des avantages est de réduire drastiquement les coûts de transaction. On peut ainsi avoir une mutualisation, par le système connu de la location par un professionnel dont c'est le métier, et qui va trouver ses clients bien plus vite et à moindre coût grâce au numérique, mais aussi (et c'est là qu'on entre dans le vif du sujet) par le prêt ou la location en Peer-to-Peer, c'est à dire entre particuliers se retrouvant sur une plate-forme dédiée.

On va générer de formidables économies, en exploitant mieux un capital existant qui est monstrueusement sous-utilisé. Certes, cela aura des limites, et il y a quelques obstacles. Des coûts vont être générés pour l'entretien des biens, car le problème des biens communs, c'est que tout le monde est prêt à en user, mais personne ne se soucie forcément de leur entretien. L'obstacle est plus marqué quand il s'agit de biens "anonymes et standard" comme les vélib, qui connaissent un fort taux de vandalisme et d'absence de précautions de la part des usagers. Par contre, quand on est sur des biens "spécifiques" appartenant à des particuliers, c'est le cas d'un logement, on fait beaucoup plus attention. Il y a aussi des biens qui sont plus "prêtables" que d'autres. Les études montrent par exemple que les vêtements ne sont absolument pas concernés, car trop proche du corps et trop intime. Pourtant, on ne porte qu'une tenue par jour et nos armoires regorgent de vêtements que nous ne mettrons parfois que très rarement.

Il va en découler des modifications sociétales. Avec le développement de tels services, que l'on peut décliner pour à peu près tous les biens "prêtables", il ne sera plus nécessaire d'être propriétaire d'un bien pour en avoir l'usage. La notion de propriété va donc évoluer et se recentrer sur l'aspect "possession" au sens affectif et psychologique. On est propriétaire de biens, certes pour en avoir l'usage, mais également parce que le fait de les posséder nous apporte des satisfactions qui vont au delà du simple fait d'en user. L'exemple type est la voiture. Pour certains (comme moi), la voiture est un objet mécanique me permettant de me déplacer d'un point A vers un point B, pas plus. Pour d'autres, à l'opposé du spectre, leur voiture est quasiment un substitut de phallus, un symbole de leur puissance, un moyen de montrer son statut social ou sa "virilité". Le rapport aux objets et à leur propriété va évoluer de manière fabuleuse.

Cette évolution n'est pas sans risque, car en mutualisant, on se met à la merci de celui qui organise la mutualisation. Il y a toute une réflexion à avoir, elle est déjà commencée d'ailleurs, sur le statut de ces plate-formes d'échanges, qui parfois, sont en situation de quasi monopole. Un seul exemple, le bon coin pour les petites annonces. Ce site est privé, mais pour autant, ses propriétaires peuvent-ils tout faire comme ils l'entendent, changer du jour au lendemain les règles. A partir de quand entre-t-on dans un "service public" et peut-on alors considérer que ces plate-formes sont un "bien commun" dont le propriétaire n'est que l'exploitant financier, mais pas le maître absolu ?

Ce fut un moment très intéressant, et on aurait presque aimé que ça dure plus longtemps.