Delphine Batho vient d'être brutalement débarquée du gouvernement. La faute commise est réelle. On ne se désolidarise pas des décisions et arbitrages une fois qu'ils sont annoncés. On peut perdre des combats, une fois que c'est acté, on avale la couleuvre ou on s'en va. C'est la règle, et sans cela, le gouvernement éclaterait rapidement. La comparaison avec Arnaud Montebourg, qui vient immédiatement à l'esprit, n'est pas forcément pertinente. En effet, Montebourg n'a pas remis en cause une décision personnelle du premier ministre ou du président, il s'est contenté de tester les limites de l'autorité politique du premier ministre, sur des questions de choix stratégiques qui n'étaient pas officiellement des décisions actées. Certes, cela a pu agacer le Premier ministre de se faire ainsi secouer, mais aucune "faute" ne pouvait être reprochée au ministre Montebourg. On est juste dans le cadre d'une rivalité pour un leadership politique.

En même temps, on peut considérer que globalement, les transgressions d'Arnaud Montebourg étaient plus importantes que celle de Delphine Batho, ce qui n'est pas faux. Sauf que celle-ci est loin d'avoir le poids politique de Montebourg, très loin même, et c'est ça qui lui a couté sa place, et probablement sa carrière politique. Delphine Batho était politiquement très fragile, même si on ne s'en rendait pas compte, même si elle même ne s'en est peut-être pas rendu compte. A ce niveau de pouvoir, l'erreur d'analyse se paie cash.

Delphine Batho est une personne mal-aimable (et je suis gentil) qui ne dit pas bonjour aux gens, ne sourit jamais. Elle n'a pas d'amis, car elle n'est pas aimable, un peu comme Marisol Touraine. Quand tout va bien pour vous, ce n'est pas grave, le jour où vous êtes en difficultés, que vous cherchez des alliés, que vous appelez en urgence, vous ne tombez que sur des répondeurs. Jean-Marc Ayrault savait qu'en virant Delphine Batho, il ne ferait pleurer personne. Delphine Batho est également une apparatchik, qui n'a pas de surface personnelle et n'a finalement pas tellement de réseau en dehors de l'appareil. Pourtant, ça compte de pouvoir dire qu'on représente un groupe, une minorité visible, bref que l'on a une assise personnelle. C'est probablement ce qui a permis à Rama Yade de rester aussi longtemps au gouvernement. On ne vire pas une femme, encore moins une femme de couleur, sans de très sérieuses raisons. Pas de bol pour Delphine Batho, elle n'est que "femme" dans un gouvernement paritaire, ce qui n'est pas suffisant pour qu'on y réfléchisse à deux fois avant de la virer.

Delphine Batho a été une mauvaise ministre. Son caractère épouvantable a entrainé un important turn-over dans son cabinet. Ce n'est pas comme cela qu'on attire les meilleurs, et une trop forte rotation des équipes nuit à l'efficacité. Elle n'a pas non plus été capable d'exister politiquement, de "sortir des dossiers", d'être médiatiquement présente, alors qu'elle a un portefeuille ministériel en or massif de ce point de vue. Quand on voit ce que Borloo et NKM arrivaient à faire, comment ils "existaient", on se rend compte de la médiocrité de Delphine Batho. Or, un politique qui "n'existe pas" n'a pas sa place au gouvernement, car son rôle est justement d'être un élément moteur, d'impulser. Arnaud Montebourg est l'exemple du ministre qui "existe" (trop au goût de ses collègues) qui prend des initiatives, qui impulse, qui trace des lignes directrices. Quand on n'existe pas politiquement et médiatiquement, on ne pèse pas au sein du gouvernement et on perd ses arbitrages. Si Delphine Batho s'est retrouvé avec un budget en baisse de 7% (ce qui est important), c'est qu'elle a perdu les arbitrages budgétaires dans les grandes largeurs. Pour un département ministériel, il n'y a rien de pire que d'avoir à sa tête un ministre qui ne pèse pas. Je dirais que pour l'écologie, le débarquement de Delphine Batho est une bonne nouvelle.

Mais surtout, et c'est sans doute la faute suprême, Delphine Batho s'est disputée avec Ségolène Royal. Si Delphine Batho est entrée au gouvernement, c'est parce qu'elle était une proche de Ségolène Royal, et que dans les équilibres subtils, il fallait quelques représentants du courant de Royal. Le fonctionnement du Parti socialiste est clanique. Les idées ont déserté ce parti depuis très longtemps, et on n'y trouve plus que des écuries et des clans qui se partagent les postes selon des équilibres incompréhensibles sauf des initiés. Si tu quittes ton clan, tu n'existes plus, tu perds tout. En se chamaillant avec Ségolène Royal, Delphine Batho a perdu sa carte maitresse, la raison principale de sa présence au gouvernement. Les relations "personnelles" compliquées entre Hollande et Royal n'ont pas forcément joué, et Batho aurait été d'un autre clan et aurait perdu le soutien du chef de meute, elle aurait subi le même sort. On est au coeur des mécaniques de fonctionnement du Parti socialiste, et c'est peut être pour ne pas s'être rendu compte de cela que Delphine Batho s'est retrouvée à la rue, sans avoir compris ce qui lui arrivait.

Delphine Batho aurait été fermement soutenue par une Ségolène Royal qui aurait menacé de faire un ramdam d'enfer (et on peut lui faire confiance là dessus), elle serait toujours ministre, malgré ses propos, malgré ses autres faiblesses.