Delphine Batho a tenu cet après midi une conférence de presse, à la suite de son limogeage du gouvernement. Sans surprise, cette affaire est de la faute de tout le monde, sauf d'elle. Pour la remise en cause et le mea culpa, on repassera, et le jour où on verra Batho formuler une auto-critique, les poules auront des dents. Cela dit, ils sont tous pareils, Delphine Batho a juste un peu plus d'aplomb que les autres. Car sa réaction est complètement prévisible...

Elle tape sur le Premier Ministre, qui l'aurait sanctionnée sans raison. Là c'est gros, car Batho a réellement commis une faute professionnelle en critiquant un arbitrage budgétaire rendu public. On peut se battre comme un chien, avoir des mots très durs et des échanges tendus, mais avant, quand on est encore au stade de la négociation. Quand l'arbitrage est rendu et qu'on n'est pas content, on mange son chapeau ou on démissionne. Si, au lieu d'avoir été virée, Batho avait démissionné de son plein gré, pour protester contre le sort fait à son ministère, et par là, à l'écologie, cela aurait plus crédible, et surtout, ça aurait eu de la gueule. Malheureusement, démissionner ne semblait pas dans les intentions de Delphine Batho. Elle réécrit l'histoire une fois débarquée, c'est un grand classique !

Elle en profite pour critiquer la manière de gouverner de François Hollande et de Jean-Marc Ayrault, sur le manque de "concertation" et le coté trop techno et pas assez politique du travail gouvernemental. Elle se fait le porte-parole d'une partie de la gauche, notamment sur les bancs des assemblées, qui trouve que le gouvernement manque de panache et de "politique". Elle dénonce aussi un tournant de la "rigueur" qui s'annonce, pour mieux préparer l'avenir en s'en désolidarisant. Là encore, ça manque un peu de crédibilité, car cette manière de travailler, elle ne semble pas en avoir dit mot pendant qu'elle était ministre, à l'inverse de quelques autres ministres, qui ont exprimé des critiques, qui leur ont valu des remontées de bretelles. C'est le cas d'Arnaud Montebourg ou de Benoit Hamon, qui ont parfois tutoyé les lignes de la solidarité gouvernementale en exprimant des critiques sur la manière de diriger du Premier Ministre et sur la ligne politique.

Elle n'a évidemment pas manqué de se présenter en martyr des lobbies économiques, et notamment des foreurs, que son opposition à l'exploitation du gaz de schiste dérange un peu. Autant pour Nicole Bricq, c'était évident que les pétroliers avaient obtenu sa tête, autant je pense que Delphine Batho a d'abord été victime d'elle-même. Mais bon, se présenter en victime du "grand capital", ça plait toujours à gauche, où les vieux mythes du genre "les 200 familles" et "le mur de l'argent" sont tellement ancrés qu'ils font partie de l'inconscient politique. Ne pas jouer là dessus aurait été une erreur de la part de Delphine Batho, vu le public qu'elle vise.

Delphine Batho a compris que si elle voulait rebondir, il fallait qu'elle se place tout de suite aux avants-postes de l'opposition interne, de cette gauche très à gauche qui est tiraillée entre le romantisme socialiste (ah 1936 et 1981...) et le gout du pouvoir malgré le coût que représente l'exercice du pouvoir en termes de désillusions et de compromis avec le réel. Il y a véritablement une gauche qui n'arrive pas à se faire à l'exercice du pouvoir, qui n'est à l'aise que dans l'opposition, quand on peut faire de la politique pure, sans contrainte de réalisme, sans avoir à assumer les conséquences de propositions parfois délirantes au regard de la réalité. Quand cette gauche là exerce une influence au gouvernement, ça se termine assez mal, et surtout, assez rapidement. Le Cartel des Gauche de 1924 s'est fracassé en 1926, le Front populaire a duré à peine un an, avant que les radicaux ne reprennent le manche et que l'assemblée élue en 1936 ne sombre à Vichy en juillet 1940. Pareil en 1981, où dès 1983, il a fallu revenir sur terre.

Cette gauche là n'a pas vraiment eu voix au chapitre entre 1997 et 2002, pas plus que depuis 2012. Jospin, Hollande et Ayrault sont des réalistes, des socio-démocrates, pas des rouges. Sous Jospin, comme l'économie allait plutôt bien, la contestation interne n'avait pas trop d'angle d'attaque, il n'y a pas eu besoin de mener une politique de rigueur. Depuis un an, cette gauche de la gauche du PS est tenue à l'écart, mais grogne de temps en temps, et surtout, profite des difficultés économiques pour critiquer le gouvernement.

Delphine Batho n'a d'autre choix que de rejoindre cette gauche de la gauche. Elle s'y emploie immédiatement en utilisant l'écho médiatique de son éviction, qui lui assure pendant quelques jours (jusqu'au départ en vacances) d'avoir un peu d'audience. On retrouve donc sans surprise dans ses propos les critiques de cette gauche de la gauche vis-à-vis du gouvernement, ainsi qu'un certain nombre de "mot-clés" qui ne peuvent que faire mouche auprès des militants qui attendent le grand soir, et qui n'ont qu'un filet d'eau tiède avec l'actuel gouvernement. Le tout habillé de manière à faire de Delphine Batho une martyr de son combat en faveur de l'écologie et le tour est joué. Si elle se débrouille bien, elle peut devenir une icône de la gauche du parti et s'y refaire une santé politique en intégrant le courant, voire en le fédérant. C'est Marie-Noëlle Lienemann qui a du souci à se faire, et Benoit Hamon va devoir bétonner s'il ne veut pas que Batho lui pique la place, maintenant qu'elle a une liberté de parole qu'il n'a pas.

Au final, on presque se demander si sortir maintenant du gouvernement, d'une manière qui permet de se désolidariser de ce qui a été fait depuis 2012, tout en se refaisant une image "de gauche", n'est pas le bon plan et le bon pari pour l'avenir...