Les critiques contre l'absentéisme des députés sont récurrentes, en particulier concernant leur assiduité en séance publique. Il est vrai que l'image de l'hémicycle quasi vide n'est pas très belle à voir. Quand on veut faire de la démagogie sur le sujet, on gagne à tous les coups, tellement l'image est "parlante". Or, il n'y a rien de plus menteur qu'une image, quand la légende est fausse.

Lundi 8 février au soir, il y avait 136 députés en séance publique. Pour un lundi soir, c'est exceptionnellement élevé, quasiment un record. Pourtant, certains ont trouvé à redire, arguant que "76% des députés" n'étaient pas présents, alors que selon eux, tous auraient dû être présents. Qu'une prise de position marquée par une ignorance des processus de décision vienne de personnes qui n'y connaissent rien et se fondent sur des mythes, je peux encore comprendre. Mais quand c'est le fait de députés, qui savent parfaitement à quoi s'en tenir, ou de personnes qui se présentent comme des "intellectuels", c'est plus dérangeant.

Un texte comme la réforme constitutionnelle a fait l'objet de débats très importants depuis son annonce par François Hollande, au Congrès du 16 novembre. Dans les médias, dans les instances des partis, et bien entendu, à l'Assemblée. Le texte a été longuement examiné en commission, dans une salle pleine comme un oeuf. Plusieurs réunions de groupe parlementaires, à droite comme à gauche, y ont été consacrées, sans compter les rencontres en petits groupes entre le gouvernement et des députés. On ne peut pas dire que le texte ait été examiné en catimini, ni que les députés ont été absents.

Arrive le passage en séance publique. En général, à ce stade, les choses se sont déjà cristallisées, les arbitrages ont été rendus et il s'agit surtout d'avaliser officiellement des choix déjà faits. Pour cela, il suffit juste que la majorité s'assure d'être en nombre suffisant pour emporter les votes. La séance publique est donc un théâtre, où les oppositions et les clivages se mettent en scène. Ce n'est pas l'endroit où, avec une unité de temps et de lieu, la délibération accoucherait d'un compromis. Un tel processus décisionnel relève du mythe et de la fable. Croire que, sans rien y connaitre avant, il suffit d'écouter des débats pendant quelques heures pour se forger une opinion sur des sujets complexes, c'est une illusion complète. Nous sommes dans un système politique où les choix ne sont pas individuels, mais élaborés au sein des groupes, avec des spécialistes.

La séance publique n'est donc qu'un moment du processus de décision. Mais il est le seul à être véritablement "visible", d'où le risque de voir les ignorants le considérer comme le seul moment de la décision. Le travail des élus et de ceux qui se disent "intellectuels" est d'expliquer la réalité des choses, que l'Assemblée nationale n'est qu'une étape, par la plus importante en termes décisionnel, d'un parcours qui débute au sein du gouvernement, passe par les médias et souvent, se termine au conseil constitutionnel. Se focaliser sur le seul examen en séance plénière est une illusion d'optique. Même si elle est difficile à déraciner, il faut tout faire pour ouvrir le champ, et amener le regard des citoyens sur les "autres endroits de la décision" afin qu'ils puissent avoir une meilleure idée de la manière dont la loi s'est faite, et ainsi, pouvoir critiquer de manière pertinente le travail de leurs élus.