Les grands titres de la presse viennent de lancer une opération qui se veut "pédagogique" contre la montée en puissance des logiciels bloqueurs de pub. L'idée est de demander aux internautes qui en ont un de le désactiver, parce que cela commence à poser un problème de "modèle économique" pour ces sites qui vivent essentiellement des revenus publicitaires.

Personnellement, j'ai plusieurs bloqueurs de pub et de traqueurs depuis très longtemps. Et il est hors de question de les désactiver. Je pense ne pas être le seul. Le choix d'installer un bloqueur de pub est réfléchi, et une fois lancé, le confort est tel qu'il n'est plus possible de revenir en arrière. Fini les habillages criards, les pages interstitielles, les trucs animés qui captent le regard alors qu'on aimerait lire un article. Personnellement, je considère la publicité comme une pollution visuelle, qui cherche à m'imposer des messages non sollicités afin de me faire consommer davantage. Bref, la publicité ne m'apporte rien, bien au contraire. Pourquoi devrais-je l'accepter ?

Les éditeurs de presse nous expliquent qu'ils ont besoin de la publicité, car cela finance leur entreprise. Je n'en ai rien à cirer. C'est leur problème, pas le mien. S'ils ne sont pas contents, ils peuvent passer en paywall, comme médiapart. Leur souci est que cela n'est pas possible pour la plupart d'entre eux, car la valeur ajoutée qu'ils apportent n'est pas suffisante pour que les internautes acceptent de payer. Souvent, ces sites de presse se contentent de la reprise de dépêches AFP, plus ou moins réécrites, et d'articles moutonniers, où tous traitent du même sujet, sous le même angle, en même temps. Pour que leur opération "anti-bloqueurs" réussisse, il faudrait que tous le fassent en même temps, car il suffit d'un seul qui ne joue pas le jeu pour qu'il rafle tout. Les internautes se moquent éperdument des marques médias mainstream, ils iront chez celui qui sera le dernier à être accessible gratuitement, et seront satisfaits car ils auront eu ce qu'ils attendent, un niveau basique d'information qui suffit amplement aux besoins de la plupart des internautes.

Tous ces journalistes, formés à l'ancienne, ne semblent pas avoir tous compris comment fonctionne l'information en ligne. L'opération du Geste est un peu le cri d'agonie du dinosaure, de patrons de presse qui n'ont fait que reproduire, dans le numérique, le modèle de la presse papier. Ils n'ont pas compris que l'information "de base" est disponible un peu partout, dupliquée, expédiée sur les réseaux sociaux. L'information "payante" est réservée aux niches, où un public plus ou moins restreint, est prêt à payer pour quelque chose qu'il ne trouvera pas ailleurs. C'est le pari de ces titres qui se lancent sur le créneau de la "slow information", avec des articles longs, qui prennent le temps de revenir sur des sujets en apportant une valeur ajoutée. Seule une minorité survivra, car ils se battent pour le même public, finalement peu nombreux, de gens qui ont le temps, aiment lire et sont prêts à payer. Cela demande à la fois de produire des contenus de qualité, mais aussi de créer un attachement, une communauté, pour se distinguer des concurrents.

L'avenir de l'information est peut-être d'inverser le rapport, en cherchant avant tout à créer la communauté, autour d'un sujet, de thématiques récurrente, d'un ton, d'une manière de traiter l'actualité. Il faut proposer des "contenus" mais pas seulement. Médiapart a réussi a créer cette communauté, et à la faire s'abonner, autant pour les articles que par soutien militant. Ils commencent à se diversifier, avec de plus en plus de vidéos, même s'ils restent encore bien timides. Médiapart, de journal, peut devenir une plateforme, fédérant une offre "commerciale" qui répond aux attentes des lecteurs. Ils pourraient, par exemple, fédérer des éditeurs "alternatifs" qui pourraient trouver, chez les lecteurs de médiapart, un vivier de clientèle. Pareil pour l'offre de produits "bio-équitable-collaboratifs".

Quand les nouveaux patrons de Libé proposaient de décliner la marque, pour faire du journal un "pôle" multiactivité, proposant de multiples services fédérés autour d'un "esprit libé", ils étaient dans le juste. Les journalistes, par aveuglement et par conservatisme, on fait échouer le projet, car ils se considéraient comme des "producteurs de contenus" et rien d'autre, refusant de se préoccuper de l'économie du secteur. La production d'information, sauf cas exceptionnels, n'a jamais été rentable. C'est un produit d'appel qui a toujours été financé par des offres annexes (les petites annonces par exemple). Aujourd'hui encore, combien de français n'achètent un titre de la PQR (presse quotidienne régionale) que pour les obsèques et les résultats sportifs locaux ?

Avant d'aller taper sur les internautes, il faudrait que le monde de la presse, journalistes et patrons, s'interrogent sur ce qu'ils sont et se remettent un peu en cause. Les journalistes vivent beaucoup sur des mythes et des illusions (ah, Albert Londres..), qui permettent de se prendre pour des héros ou des intellectuels alors que le public leur demande avant tout d'être des tiers de confiance dans leur rapport au monde. C'est par ce biais de la création de communautés basées sur la confiance que le journalisme pourra trouver un équilibre économique, car si les gens ne veulent pas payer pour des "contenus", ils sont prêts à le faire pour des "appartenances".