Nicolas Sarkozy a lancé ce matin un nouveau comité théodule, le Conseil National du Numérique. Il suscite nombre de réactions finalement assez convenues et attendues, entre ceux qui auraient voulu y être et n'y sont pas, et ceux qui de toute manière, critiquent systématiquement ce que fait le chef de l'Etat. Oui, c'est avant tout un conseil de l'économie numérique, mais cela semble un choix politique qui se défend parfaitement. Un collège trop éclaté entre intérêts forcement divergents aurait entraîné la paralysie de l'institution. Soit c'était le filet d'eau tiède, sans le moindre intérêt, soit c'est le claquage de porte, avec un des acteurs qui reste maître d'un outil délégitimé. Dans les deux cas, c'est l'échec assuré !

Il ne faudra pas attendre de miracle de ce CNN, mais il aura son utilité. Il permettra d'officialiser des prises de paroles, en leur donnant une voix qui ne soit pas celle d'une organisation privée, mais au contraire, d'un "organe officiel" patronné et légitimé par l'Etat. En France, c'est très important, car nous sommes depuis toujours une société de corps, où il faut l'onction de l'Etat (et les signes extérieurs symboliques qui vont avec) pour participer de manière "légitime" au débat public. Ce CNN permettra aussi un accès à l'information, puisqu'il devra être consulté en amont sur toutes les décisions législatives, mais aussi et surtout réglementaires. Si l'information est correctement exploitée, on pourra tuer dans l'oeuf des initiatives intempestives, avant même la sortie du décret. C'est toujours plus facile de faire machine arrière quand rien n'a encore filtré. L'exemple parfait est ce décret sur la conservation des données personnes, sorti d'on ne sait où, 7 ans après la promulgation de la loi. S'il avait fallu donner le projet de décret au CNN, les choses se seraient passées autrement. Pour le reste, c'est du pipeau et de la communication, mais rien que pour ces deux éléments, le CNN est une bonne chose.

Dans le cours de son discours, Sarkozy a confirmé que sa pensée avait évolué sur le numérique. Déjà, il a découvert que ça existe, et surtout, il a compris qu'il était politiquement important de s'en occuper. C'est beaucoup, c'est même essentiel. Il a, sans le dire clairement, fixé les axes politiques et les espaces de liberté : il faut préserver les revenus tirés de la propriété intellectuelle et que les activités numériques soient taxés à la même hauteur que les autres activités. Pour le reste, la discussion est ouverte. La taxe Google est en coma dépassée et Hadopi est lâchée politiquement. Que de chemin parcouru depuis les accords Olivennes de 2007 ! Cette création du CNN, c'est clairement la marque de la disgrâce politique du milieu qui a pensé et fait naitre hadopi. En 2007, ils pouvaient faire ce qu'ils voulaient, ils ne s'en sont pas privés d'ailleurs. Mais quand est venue l'heure du bilan, il n'était pas brillant. Non seulement, l'objectif n'était pas atteint, mais en plus, il y avait de très importants dommages politiques collatéraux.

En donnant l'outil, et en laissant une vaste liberté de propositions (qui seront reprises très fidèlement si elles sont acceptables) le pouvoir politique a fait sa part de travail. C'est maintenant aux entrepreneurs du Web de faire vivre l'outil et de l'exploiter. Il peuvent soit en faire un e-medef, au seul service des intérêts économiques et financiers de ces membres, ce qui serait, à mon avis, une erreur. Ils peuvent aussi en faire un laboratoire d'idées, un lieu de rencontres et finalement, un porte-parole d'un ecosystème où les entrepreneurs un peu médiatiques ne sont que la partie émergée de l'iceberg, et où l'interdépendance est très forte. C'est maintenant le temps des propositions concrètes. Critiquer hadopi est une chose, proposer une alternative crédible, c'est autre chose. Ce CNN a une fenêtre de tir pour modeler l'environnement législatif et réglementaire du numérique pour les 5 à 10 ans qui viennent, en formulant des propositions qui seront, de fait, mises en place entre 2012 et 2017.

C'est maintenant que l'on va voir de quoi cette "élite" numérique est capable, que l'on va savoir si elle a du souffle ou si, au contraire, ce sont des pieds nickelés incapables de voir plus loin que le bout de leur nez.